Pressentiment ou menace ? Un mois avant les tueries de masse perpétrées par des milices hors de contrôle, ciblant la minorité alaouite dont est issu le président déchu, Bachar Al-Assad, les tensions communautaires étaient déjà palpables dans cette région du littoral syrien, considérée de longue date comme le bastion de l’ancien régime. « Si rien ne change, cela va se terminer en guerre civile, les gens de la région vont prendre les armes ! » , avertissait avec colère un quadragénaire de confession alaouite, rencontré, début février, à Baniyas. Dans cette ville portuaire, située à 280 kilomètres au nord-ouest de Damas, cohabitent deux communautés qui ne se mélangent jamais. Les sunnites vivent dans les quartiers sud, les alaouites dans ceux du nord : environ 50 000 habitants que sépare un rond-point, entre une centrale électrique et une raffinerie de pétrole marquant les extrémités de la ville.
L’homme, « employé dans le secteur de l’énergie » , dénonçait alors les purges menées au sein de l’administration par les nouvelles autorités et qui, selon lui, visent exclusivement les membres de sa communauté. Il pestait contre la dissolution de l’armée d’Al-Assad, « qui plonge dans la misère des dizaines de milliers de familles » , les anciens militaires se trouvant privés de leur solde. Il redoutait l’instauration de la charia par les nouveaux maîtres islamistes du pays et des « représailles massives » contre des Syriens de confession alaouite, une branche dissidente de l’islam chiite.
Lui-même, jurait-il, n’a jamais collaboré avec les services de sécurité du président déchu, responsables de milliers de morts – principalement des sunnites – dans la région, lors de la répression du soulèvement de 2011 et dans les années de guerre civile qui ont suivi. « La seule chose que l’on peut me reprocher , estimait-il , c’est de m’être tu. Mais qui n’a pas gardé le silence durant cette période ? »
Un mois plus tard, le 6 mars, des partisans de l’ancien régime lourdement armés lançaient des attaques coordonnées contre plusieurs positions des nouvelles autorités syriennes, faisant une centaine de morts parmi les forces du gouvernement d’Ahmed Al-Charaa. A Baniyas, les assaillants ont tenté de s’emparer de la raffinerie, avant d’être repoussés. En représailles, les 7 et 8 mars, des centaines d’hommes accourus du village voisin de Baïda et de miliciens islamistes radicaux ont déferlé sur les quartiers alaouites de la ville. Une centaine de civils y ont été exécutés, dans les rues ou dans leurs maisons, selon une liste de victimes établie localement. En trois jours, dans la région côtière, des combats ont fait plus de 1 300 morts, dont au moins 800 civils, selon un bilan provisoire.
La communauté alaouite a été la cible d’un massacre sans précédent, aux allures de vengeance. Il y a douze ans, les 2 et 3 mai 2013, le village de Baïda et le quartier Ras Al-Nabaa de Baniyas, de population sunnite, avaient été pris d’assaut par l’armée de Bachar Al-Assad et les milices alaouites. Jusqu’à 400 civils y avaient été froidement assassinés, leurs corps jetés au feu, lors d’un épisode resté gravé dans les mémoires syriennes comme l’un des massacres confessionnels les plus atroces de la guerre civile.
« Je me méfie des hommes issus de ma propre communauté »
Autre habitant alaouite, Hassan Hadoumi (le nom a été changé), lui, ne s’est jamais tu. « Ces massacres avaient mis fin au mouvement de protestation pacifique contre le régime , se rappelle cet homme de 65 ans. Des personnes du quartier alaouite ont participé à la tuerie, mais d’autres ont aussi tenté de sauver des sunnites. » Dans son appartement de Baniyas, il raconte au Monde sa vie d’opposant au régime d’Al-Assad. Ses convictions lui ont valu plus de dix ans d’emprisonnement et une mort sociale : des décennies d’errance en marge de sa communauté, qui l’a exclu. Un ostracisme qui s’est prolongé après la chute du président, le 8 décembre 2024.
Deux mois plus tard, il continuait d’éviter de sortir après la nuit tombée. Hassan Hadoumi ne craignait alors pas les nouveaux maîtres du pays ni leurs hommes envoyés dans la région, mais des « anciens du régime ». « Je me méfie des hommes issus de ma propre communauté , confiait-il au Monde. Je sais qu’ils ne pardonneront jamais ma trahison, pas plus hier qu’aujourd’hui. » A cette époque, au début de février, les portraits de Bachar Al-Assad ornant chaque étage de la cage d’escalier de son immeuble avaient été décrochés par ses voisins. La plupart d’entre eux ont été tués lors de l’assaut du 7 mars.
Au début des années 1980, alors étudiant en géographie à Damas, et à l’instar de nombreux jeunes issus des minorités du pays, Hassan Hadoumi avait été influencé par les idées de gauche, tandis que beaucoup de ses camarades de classe sunnites se rapprochaient de la confrérie des Frères musulmans, qui menait alors une opposition armée contre le pouvoir. L’étudiant avait rejoint un mouvement communiste dissident. « Les alaouites, comme les chrétiens et les autres minorités, étaient surreprésentés dans les mouvements de gauche , rappelle-t-il . Notre génération a rejoint ce courant politique parce qu’il rompait avec les clivages confessionnels et se concentrait sur les inégalités sociales. Et mon père n’était qu’un simple paysan. »
En 1981, il est arrêté à Tartous, à 40 kilomètres au sud de Baniyas, par la sûreté générale. Il a alors 21 ans. Il est torturé, ses deux frères et sa sœur sont détenus à leur tour, le temps qu’il « avoue » ses activités politiques : « J’ai ensuite été envoyé dans l’aile des prisonniers politiques à la prison centrale de Tartous – une chance. Les militaires [accusés de dissidence] et les islamistes étaient expédiés à Saydnaya, ou[dans le complexe de Tadmor] à Palmyre – des mouroirs ! » Hassan Hadoumi va y passer dix ans, sans jugement, emprisonné sur le seul fondement de la loi sur l’état d’urgence. Il échappe de justesse à la mort, en juillet 1983, lors de la répression sanglante d’un mouvement des prisonniers de la prison de Tartous protestant contre leurs conditions de détention. « Ils m’ont torturé sans interruption pendant douze heures », affirme-t-il.
Puis, en 1991, « un officier de la sûreté politique [lui] explique qu'[il] avai[t] fait des bêtises, mais qu’ [il] étai[t] pardonné ». Hassan Hadoumi est libre de rentrer chez lui, mais avec l’interdiction de travailler dans l’administration ou dans les entreprises étatiques. Il enchaîne alors les petits boulots, tout en étant convoqué, chaque mois, par les services de sécurité. « Je pouvais compter sur une main le nombre de gens qui m’adressaient la parole, se remémore-t-il. Contrairement aux prisonniers d’autres communautés, nous[les alaouites] ne pouvions espérer aucune solidarité de la part de la nôtre. Condamné à être enfermé dans la peur, j’étais un pestiféré. »
Baniyas est l’une des premières villes à rejoindre le mouvement de contestation syrien, né le 15 mars 2011, à l’autre bout du pays. Hassan Hadoumi rejoint naturellement les rangs des manifestants qui se concentrent alors dans les quartiers sunnites du sud de la ville, qualifiés de « centre du terrorisme salafiste »par le régime. Bientôt, les chars encerclent Baniyas, mais ce sont ses propres voisins qui font irruption, chez lui, en avril, le brutalisent et vandalisent son appartement.
Arrêté en mai 2012, lors de l’assaut des forces de sécurité et des milices du régime contre les quartiers rebelles, il est relâché, puis interpellé de nouveau au mois de décembre de la même année. Torturé dans les locaux des services de sécurité de Tartous, il passe un mois dans la prison de la ville – celle-là même où il avait déjà passé dix ans. « Qu’un alaouite soit opposant, ça me dégoûte ! » , lui crache au visage un officier. « Mon grand-oncle avait rejoint l’armée française en 1946, l’année de l’indépendance de la Syrie et pendant que les Français occupaient le pays , dit avec un sourire amer Hassan Hadoumi, en évoquant l’histoire de la région. Déjà, à l’époque, les alaouites faisaient les mauvais choix, pressés par la misère. »
BZH35 on
Encore des massacres genocidaires perpétrés par des islamistes qui se passent dans l’indifférence générale.
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Pressentiment ou menace ? Un mois avant les tueries de masse perpétrées par des milices hors de contrôle, ciblant la minorité alaouite dont est issu le président déchu, Bachar Al-Assad, les tensions communautaires étaient déjà palpables dans cette région du littoral syrien, considérée de longue date comme le bastion de l’ancien régime. « Si rien ne change, cela va se terminer en guerre civile, les gens de la région vont prendre les armes ! » , avertissait avec colère un quadragénaire de confession alaouite, rencontré, début février, à Baniyas. Dans cette ville portuaire, située à 280 kilomètres au nord-ouest de Damas, cohabitent deux communautés qui ne se mélangent jamais. Les sunnites vivent dans les quartiers sud, les alaouites dans ceux du nord : environ 50 000 habitants que sépare un rond-point, entre une centrale électrique et une raffinerie de pétrole marquant les extrémités de la ville.
L’homme, « employé dans le secteur de l’énergie » , dénonçait alors les purges menées au sein de l’administration par les nouvelles autorités et qui, selon lui, visent exclusivement les membres de sa communauté. Il pestait contre la dissolution de l’armée d’Al-Assad, « qui plonge dans la misère des dizaines de milliers de familles » , les anciens militaires se trouvant privés de leur solde. Il redoutait l’instauration de la charia par les nouveaux maîtres islamistes du pays et des « représailles massives » contre des Syriens de confession alaouite, une branche dissidente de l’islam chiite.
Lui-même, jurait-il, n’a jamais collaboré avec les services de sécurité du président déchu, responsables de milliers de morts – principalement des sunnites – dans la région, lors de la répression du soulèvement de 2011 et dans les années de guerre civile qui ont suivi. « La seule chose que l’on peut me reprocher , estimait-il , c’est de m’être tu. Mais qui n’a pas gardé le silence durant cette période ? »
Un mois plus tard, le 6 mars, des partisans de l’ancien régime lourdement armés lançaient des attaques coordonnées contre plusieurs positions des nouvelles autorités syriennes, faisant une centaine de morts parmi les forces du gouvernement d’Ahmed Al-Charaa. A Baniyas, les assaillants ont tenté de s’emparer de la raffinerie, avant d’être repoussés. En représailles, les 7 et 8 mars, des centaines d’hommes accourus du village voisin de Baïda et de miliciens islamistes radicaux ont déferlé sur les quartiers alaouites de la ville. Une centaine de civils y ont été exécutés, dans les rues ou dans leurs maisons, selon une liste de victimes établie localement. En trois jours, dans la région côtière, des combats ont fait plus de 1 300 morts, dont au moins 800 civils, selon un bilan provisoire.
La communauté alaouite a été la cible d’un massacre sans précédent, aux allures de vengeance. Il y a douze ans, les 2 et 3 mai 2013, le village de Baïda et le quartier Ras Al-Nabaa de Baniyas, de population sunnite, avaient été pris d’assaut par l’armée de Bachar Al-Assad et les milices alaouites. Jusqu’à 400 civils y avaient été froidement assassinés, leurs corps jetés au feu, lors d’un épisode resté gravé dans les mémoires syriennes comme l’un des massacres confessionnels les plus atroces de la guerre civile.
« Je me méfie des hommes issus de ma propre communauté »
Autre habitant alaouite, Hassan Hadoumi (le nom a été changé), lui, ne s’est jamais tu. « Ces massacres avaient mis fin au mouvement de protestation pacifique contre le régime , se rappelle cet homme de 65 ans. Des personnes du quartier alaouite ont participé à la tuerie, mais d’autres ont aussi tenté de sauver des sunnites. » Dans son appartement de Baniyas, il raconte au Monde sa vie d’opposant au régime d’Al-Assad. Ses convictions lui ont valu plus de dix ans d’emprisonnement et une mort sociale : des décennies d’errance en marge de sa communauté, qui l’a exclu. Un ostracisme qui s’est prolongé après la chute du président, le 8 décembre 2024.
Deux mois plus tard, il continuait d’éviter de sortir après la nuit tombée. Hassan Hadoumi ne craignait alors pas les nouveaux maîtres du pays ni leurs hommes envoyés dans la région, mais des « anciens du régime ». « Je me méfie des hommes issus de ma propre communauté , confiait-il au Monde. Je sais qu’ils ne pardonneront jamais ma trahison, pas plus hier qu’aujourd’hui. » A cette époque, au début de février, les portraits de Bachar Al-Assad ornant chaque étage de la cage d’escalier de son immeuble avaient été décrochés par ses voisins. La plupart d’entre eux ont été tués lors de l’assaut du 7 mars.
Au début des années 1980, alors étudiant en géographie à Damas, et à l’instar de nombreux jeunes issus des minorités du pays, Hassan Hadoumi avait été influencé par les idées de gauche, tandis que beaucoup de ses camarades de classe sunnites se rapprochaient de la confrérie des Frères musulmans, qui menait alors une opposition armée contre le pouvoir. L’étudiant avait rejoint un mouvement communiste dissident. « Les alaouites, comme les chrétiens et les autres minorités, étaient surreprésentés dans les mouvements de gauche , rappelle-t-il . Notre génération a rejoint ce courant politique parce qu’il rompait avec les clivages confessionnels et se concentrait sur les inégalités sociales. Et mon père n’était qu’un simple paysan. »
En 1981, il est arrêté à Tartous, à 40 kilomètres au sud de Baniyas, par la sûreté générale. Il a alors 21 ans. Il est torturé, ses deux frères et sa sœur sont détenus à leur tour, le temps qu’il « avoue » ses activités politiques : « J’ai ensuite été envoyé dans l’aile des prisonniers politiques à la prison centrale de Tartous – une chance. Les militaires [accusés de dissidence] et les islamistes étaient expédiés à Saydnaya, ou[dans le complexe de Tadmor] à Palmyre – des mouroirs ! » Hassan Hadoumi va y passer dix ans, sans jugement, emprisonné sur le seul fondement de la loi sur l’état d’urgence. Il échappe de justesse à la mort, en juillet 1983, lors de la répression sanglante d’un mouvement des prisonniers de la prison de Tartous protestant contre leurs conditions de détention. « Ils m’ont torturé sans interruption pendant douze heures », affirme-t-il.
Puis, en 1991, « un officier de la sûreté politique [lui] explique qu'[il] avai[t] fait des bêtises, mais qu’ [il] étai[t] pardonné ». Hassan Hadoumi est libre de rentrer chez lui, mais avec l’interdiction de travailler dans l’administration ou dans les entreprises étatiques. Il enchaîne alors les petits boulots, tout en étant convoqué, chaque mois, par les services de sécurité. « Je pouvais compter sur une main le nombre de gens qui m’adressaient la parole, se remémore-t-il. Contrairement aux prisonniers d’autres communautés, nous[les alaouites] ne pouvions espérer aucune solidarité de la part de la nôtre. Condamné à être enfermé dans la peur, j’étais un pestiféré. »
Baniyas est l’une des premières villes à rejoindre le mouvement de contestation syrien, né le 15 mars 2011, à l’autre bout du pays. Hassan Hadoumi rejoint naturellement les rangs des manifestants qui se concentrent alors dans les quartiers sunnites du sud de la ville, qualifiés de « centre du terrorisme salafiste »par le régime. Bientôt, les chars encerclent Baniyas, mais ce sont ses propres voisins qui font irruption, chez lui, en avril, le brutalisent et vandalisent son appartement.
Arrêté en mai 2012, lors de l’assaut des forces de sécurité et des milices du régime contre les quartiers rebelles, il est relâché, puis interpellé de nouveau au mois de décembre de la même année. Torturé dans les locaux des services de sécurité de Tartous, il passe un mois dans la prison de la ville – celle-là même où il avait déjà passé dix ans. « Qu’un alaouite soit opposant, ça me dégoûte ! » , lui crache au visage un officier. « Mon grand-oncle avait rejoint l’armée française en 1946, l’année de l’indépendance de la Syrie et pendant que les Français occupaient le pays , dit avec un sourire amer Hassan Hadoumi, en évoquant l’histoire de la région. Déjà, à l’époque, les alaouites faisaient les mauvais choix, pressés par la misère. »
Encore des massacres genocidaires perpétrés par des islamistes qui se passent dans l’indifférence générale.