
L’Internazionale reazionario, o come tre famiglie di pensiero si trovano nella loro detestazione del progressismo
https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/29/l-internationale-reactionnaire-ou-comment-trois-familles-de-pensee-se-retrouvent-dans-leur-detestation-du-progressisme_6587631_3232.html
di Folivao
2 commenti
**Trois courants idéologiques à la fois contraires et convergents, les ultraconservateurs chrétiens, les nationaux-populistes et les techno-libertariens, sont portés par la victoire de Donald Trump.**
C’est une guerre intellectuelle et culturelle. Non pas un conflit entre nations, ni même un clash des civilisations, mais un affrontement qui se livre au cœur même de celles-ci. Une bataille idéologique dont le plus puissant centre de gravité se trouve désormais de l’autre côté de l’Atlantique. Une offensive menée par une « internationale réactionnaire », selon l’expression d’Emmanuel Macron, qui, de Washington à Moscou, de Buenos Aires à Ankara, renverse les anciennes alliances et redessine les frontières.
Cette internationale n’est pas structurée comme les internationales socialistes et communistes du XXe siècle, héritières des associations ouvrières du XIXe, unies par l’espoir de faire du passé « table rase » afin que « le monde » change « de base », comme le chantait L’Internationale (1871). Des tentatives d’unification sont toutefois à l’œuvre depuis une décennie. Ancien conseiller stratégique de Donald Trump de 2016 à 2017, l’idéologue suprémaciste Steve Bannon avait lancé, en 2018 à Bruxelles, Le Mouvement, une fondation destinée à fédérer les populistes et les nationalistes d’extrême droite en Europe.
Malgré cet échec patent, la victoire de Donald Trump donne des ailes aux leaders d’extrême droite européens, qui se sont à nouveau retrouvés à Washington, en février 2025, à la Conservative Political Action Conference, le rassemblement annuel des conservateurs américains, afin de dupliquer l’écosystème MAGA [Make America Great Again] en Europe.
Professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, en Italie, où nous l’avons rencontré, Olivier Roy estime qu’« il y a plusieurs familles idéologiques qui se félicitent de la victoire de Donald Trump : une mouvance réactionnaire soutenue par une droite chrétienne, un populisme identitaire et une high-tech futuriste ». A la fois contraires et convergents, mais soudés dans une commune détestation du wokisme et du progressisme, ces trois courants forment l’alliage de cette internationale.
**La droite chrétienne, illibérale et climatosceptique**
La galaxie trumpiste peut compter sur une partie significative des évangéliques, néoprotestants adeptes d’une lecture littérale de la Bible et de la conversion individuelle. L’élection de Donald Trump a toutefois mis en relief le pôle moins connu, mais très actif, des intégralistes catholiques, dont J. D. Vance, le vice-président américain, est la figure de proue politique et Steve Bannon l’une des plus anciennes têtes de pont idéologiques. Un courant catholique hostile aux apports théologiques du pape François, notamment sur l’écologie et l’immigration. Dans l’une des encycliques les plus marquantes de son pontificat, Laudato si’ (« Loué sois-tu », 2015), le prélat jésuite argentin souhaite articuler la « clameur de la Terre » et celle « des pauvres » au sein d’une écologie intégrale opposée à la « culture du déchet ».
Donald Trump, de son côté, fait l’éloge de la paille en plastique et veut « forer, forer, forer » afin d’extraire du pétrole et du gaz de schiste. Au « décroissantisme » des écologistes, les réactionnaires opposent crânement le productivisme capitaliste. « Si la démocratie américaine a survécu à dix années de reproches de Greta Thunberg, vous survivrez bien à quelques mois d’Elon Musk », lança avec ironie J. D. Vance aux dirigeants européens venus l’écouter lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février.
Le principal combat des catholiques intégralistes repose sur l’interdiction de l’avortement, mais aussi du suicide assisté. Certains vont même jusqu’à plaider pour le rétablissement de la messe en latin, car « Vatican II a été le #MeToo des chrétiens », analyse l’essayiste franco-américain Guy Sorman. Inspirée par le droit naturel de Thomas d’Aquin, leur vision s’inscrit davantage dans le sillage traditionaliste du concile de Trente (1545-1563) que du réformisme de Vatican II (1962-1965) et paraît plus proche du patriarche Kirill de Moscou, d’obédience orthodoxe, que du pape François. Ils participent en tout cas à l’essor d’un christianisme identitaire, illibéral, antivax, climatosceptique et antiscientifique.
S’il concède que l’Europe et les Etats-Unis sont encore « du même côté », J. D. Vance estime ainsi que la menace la plus inquiétante « n’est ni la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur », mais « celle qui vient de l’intérieur », insista-t-il à Munich, en février. Car, selon lui, « l’Europe s’éloigne de certaines de ses valeurs les plus fondamentales ». Un éloignement qu’il impute aux lois et normes des démocraties européennes qui encadrent la liberté d’expression, protègent leurs citoyens des ingérences politiques étrangères sur les réseaux sociaux, cèdent aux injonctions féministes et pénalisent les militants « pro-life ».
« La droite chrétienne est littéralement réactionnaire, analyse Olivier Roy, elle conteste la philosophie des Lumières et défend la famille traditionnelle, refuse le féminisme et l’homosexualité. » Les réactionnaires ne sont pas des conservateurs, ils sont aussi radicaux que les révolutionnaires, fait remarquer l’historien des idées Mark Lilla, professeur à l’université Columbia, à New York, et auteur de L’Esprit de réaction (Desclée de Brouwer, 2019). La réaction est mue par la restauration de l’ordre ancien. A la table rase de la Révolution, les réactionnaires opposent les Tables de la Loi de la Révélation. Toutefois, ajoute Mark Lilla, ils « sont hantés par deux rêves contradictoires : celui de l’âge pastoral et religieux perdu et celui d’une société nouvelle qui sera construite et dirigée par les hommes forts ».
**Le populisme identitaire, nostalgique et revanchard**
Deuxième figure de l’arc néoréactionnaire, le populisme identitaire est un nationalisme de classes moyennes et populaires, capable de séduire une élite revancharde à l’égard du « gauchisme culturel ». Il est incarné par des personnalités politiques comme Marine Le Pen en France, Viktor Orban en Hongrie ou Giorgia Meloni en Italie. Dominant en Europe, ce populisme est en réalité « moins réactionnaire que nostalgique », relève Olivier Roy. Il ne cherche pas à restaurer un passé révolu ni à inventer le monde de demain, mais à préserver les avantages présumés du monde d’hier.
« La nostalgie est descendue comme un nuage sur la pensée européenne après la Révolution française et ne s’est jamais complètement évaporée », analyse Mark Lilla. Comme le rappelle son étymologie grecque – nostos (« retour ») et algos (« douleur ») –, la nostalgie est un sentiment marqué par la tentation du retour. Un retour aux « trente glorieuses » idéalisées pour les populistes de l’Europe de l’Ouest. Et parfois à celui d’une République démocratique allemande (RDA) mythifiée en Allemagne, phénomène appelé « ostalgie » (en allemand, ost signifie « est ») depuis les années 1990.
Le national-populisme peut même endosser l’héritage des mouvements de libération des mœurs des années 1970, qu’il retourne contre les nouveaux progressismes. « On ne peut plus rien dire, on ne peut plus rien faire » : la protestation réunit aussi bien une droite bourgeoise soucieuse de ne pas abandonner ses anciens privilèges qu’une gauche libertaire vieillissante irritée par la culpabilisation des hommes imputée au « néoféminisme ».
Transformant les valeurs républicaines, humanistes et féministes en « marqueurs identitaires » vis-à-vis d’un monde musulman « considéré comme moyenâgeux », la référence chrétienne n’est que « rhétorique » chez les populistes identitaires, constate Olivier Roy, auteur de L’Europe est-elle chrétienne ? (Seuil, 2019) : c’est « une métaphore pour défendre un Occident “blanc” et s’opposer au “grand remplacement” », poursuit le chercheur, qui étudie cette bataille des valeurs : « La plupart des populistes ne sont pas contre le droit à l’avortement voire contre le mariage homosexuel. »
Dans le premier paragraphe, on a vraiment l’impression de lire une espèce de romain d’anticipation post-apo et ça fait pas rêver.