C’est une jolie placette ombragée, où les élèves de l’Ecole alsacienne, de Stanislas ou du lycée Montaigne ont l’habitude de se poser en grappes après les cours. Un coin prisé et préservé du 6e arrondissement, au croisement des rues Vavin et Bréa, en face du Luxembourg. Une scène d’Emily in Paris a été tournée à deux pas de la fontaine, sous la verrière du toit-terrasse qui surplombe le 19 de la rue Vavin… C’est là que, depuis des mois, un pittoresque conflit de voisinage oppose les riverains à l’enseigne Carrefour. Les guérilleros de ce coin huppé protestent contre l’ouverture sur la place d’un Carrefour City, le 21 août.
L’architecte des bâtiments de France a validé l’installation de la supérette face à l’immeuble classé du visionnaire Henri Sauvage, recouvert de céramique bleu et blanc, où le mètre carré s’arrache à plus de 30 000 euros. Mais rien n’y fait : la pétition lancée en avril par Bruno Segré, ex-journaliste économique et enfant du quartier, rassemble près de 3 000 signataires opposés au projet, qui se désolent de l’ouverture d’une cinquième supérette dans un rayon de 250 mètres.
Parmi eux, comme l’a révélé le site d’informations stratégiques La Lettre, des banquiers, des éditeurs, des avocats d’affaires et une brochette de célébrités : l’ancien ministre Jacques Toubon et la famille Toubon-Deniau, le chanteur Alain Souchon, son épouse et ses deux fils, ralliés après avoir croisé Bruno Segré dans une réunion de copropriétaires, l’essayiste Alain Finkielkraut et sa femme, l’avocate Sylvie Topaloff, les acteurs Catherine Frot et Pierre Richard, la journaliste Ruth Elkrief. Ou l’homme d’affaires Denis Olivennes, enrôlé à la volée, un matin de brocante, et opposé à la fermeture d’Oxybul, le magasin de jeux et jouets qui occupait l’adresse jusqu’alors, et qui nous confesse « un certain conservatisme urbain »…
L’arrivée de Carrefour est perçue par beaucoup comme la fin d’un entre-soi élitiste, d’une nonchalance villageoise et cossue. La belle-fille de Jacques Toubon, Sophie Deniau, dont les proches s’étaient déjà mobilisés en 1996 avec succès contre l’arrivée d’un McDonald’s, se désole : « Voilà quelques années que ce coin de la rive gauche intello, largement gentrifié, voit fermer les lieux culturels et les boutiques historiques, remplacées par des chaînes et des logements loués sur Airbnb. »
Les pétitionnaires reprochent à Jean-Pierre Lecoq, le maire LR du 6e arrondissement depuis trente ans, d’avoir signé dans leur dos en septembre 2024 la demande préalable de travaux de Carrefour, alors qu’il les assurait de son soutien. « Une grande partie des pétitionnaires ont bossé ou bossent dans la finance, rétorque l’édile. Ils ont contribué à financiariser l’économie et donc à tuer les commerces de proximité les moins rentables. C’est un village d’enfants gâtés qui croient que tout leur appartient. »
Ces pétitionnaires se désolent des effets du capitalisme quand il s’exerce sous leurs fenêtres. Ils voient leur quartier évoluer : le siège historique de l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), rue Notre-Dame-des-Champs, est devenu un internat pour jeunes filles, la mythique académie de sculpture de la Grande-Chaumière vient de passer aux mains d’un avocat. « Les loyers des boutiques ont doublé et mon bail n’a pas été renouvelé », raconte Dominique (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille), vendeur de livres d’occasion installé depuis quarante ans rue Bréa.
« Il faut tenir compte du biotope »
Le vendeur de chaussures Froment-Leroyer, une institution qui équipe les gamins du Luxembourg depuis trois générations, cherche à céder son bail depuis deux ans. S’il a tenu jusqu’ici, c’est qu’il est le dernier fournisseur de mocassins en cuir et de babies Start-Rite des alentours, seuls souliers homologués dans les très nombreuses écoles privées du quartier. « On en a ras le bol d’une forme d’uniformisation, plaide la députée socialiste de la 11e circonscription, Céline Hervieu, du côté des opposants. Dans le 6e, on est différent, on a envie de garder nos spécificités, l’aspect culturel de Montparnasse, l’accès au beau, une qualité de vie… Ne pas être dans cette marche forcée. »
« Les livraisons de Carrefour, à 6 heures du matin, ça va être insupportable. C’est un quartier résidentiel, pas un quartier ouvrier. Il faut tenir compte du biotope, c’est de la sociologie ! », s’emporte une ex-communicante de la télé qui souhaite rester anonyme. L’installation d’O’Tacos, qui fait de la livraison à emporter jusqu’à 2 heures du matin, rend déjà fous les voisins de la rue Vavin. « C’est notre prochain combat ! », menace Bruno Segré. Pour lui, « un sujet de société se joue ici. Notre quartier est en permanence sous la menace de gens qui veulent changer notre écosystème ».
Dernièrement, une bande de jeunes qui passent des soirées bruyantes sur la placette obsède les riverains et beaucoup redoutent que l’ouverture du Carrefour City jusqu’à 22 heures ne les incite à rester plus longtemps. Ou que la supérette n’attire la mendicité. « C’est très protégé ici, et c’est normal. La police vient dès qu’on l’appelle. Quand on est à plus de 20 000 euros le mètre carré, on n’a pas envie d’avoir de la racaille en bas de chez soi ! », lâche le coiffeur pour enfants Simon Benbaruk, président de l’association des commerçants. Pour calmer tout le monde, Jean-Pierre Lecoq, qui mesure le pouvoir de nuisance de ses célèbres administrés, a promis l’installation d’une caméra tournée vers la place avant l’hiver.
Wertherongdn on
Je précise quand même la raison de poster cet article. Ça paraît un truc local mais je suis pas Parisien, j’ai dû aller une fois à Paris dans ma vie en tant que touriste. C’est juste qu’il y a des perles dans cet article, bossant en lycée français à l’étranger j’en ai vu des gens de la haute hors sol mais là…. Et je ne pensais pas être un jour autant en accord avec un gars de chez LR mais sa citation est un bijoux.
[deleted] on
[deleted]
DeliciousAirline5302 on
Alors pour leur défense, ne connaissant pas Paris et encore moins ce coin là, j’ai regardé, et y a un autre carrefour city à 250m de là.
Mais pour tout le reste, j’espère même que c’est un Aldi qui va ouvrir.
LeftInteraction8511 on
C’est sûr que t’as pas besoin d’un Carrouf quand tu vas faire tes courses chez Fauchon
Thor1noak on
>Ces pétitionnaires se désolent des effets du capitalisme quand il s’exerce sous leurs fenêtres.
L’article aurait pu se limiter à cette phrase, qu’est-ce que c’est bien dit et concis.
Oriflamme on
“C’est un quartier résidentiel, pas un quartier ouvrier”.
Ah donc les ouvriers sont des sous citoyens, la culture les parcs et les beaux monuments c’est réservé aux bourgeois.
Negative-Distance636 on
Lunaire, les interviews de fin d’articles sont incroyables
bentheone on
Ah l’entre-soi bourgeois parisien et sa petite xénophobie décomplexée. Son racisme de bon ton, son mépris héroïque de la plèbe. Quelle beauté.
Lisez Pot Bouille de Zola pour savoir ce qui se cache derrière les portes fermées de ces braves défenseurs du patrimoine et de leur quartier. Ça n’a surement pas beaucoup changé en 200 ans.
Bathroom_Spiritual on
« Dans le 6e, on est différent, on a envie de garder nos spécificités, l’aspect culturel de Montparnasse, l’accès au beau, une qualité de vie… Ne pas être dans cette marche forcée. » Céline Hervieu, députée PS/NFP, à deux doigts de parler de grand remplacement.
Jotun35 on
J’aime quand la routourne tourne! J’espère que le Carrefour market se construira! On ne peut pas à la fois s’enrichir sur le dos des gens (ou avoir eu l’une des générations précédentes qui l’a fait) grâce au capitalisme et refuser les conséquences de celui-ci. Déso pas déso.
death-and-gravity on
Pour vivre à Paris, le 6eme c’est un territoire perdu de toutes façons.
svpfeedmemorepickles on
Je n’habite pas un très chic quartier parisien, il y a un Carrefour City en bas de chez moi.
Je suis au 2e étage et il est vrai, les camions de livraison font du bruit très tôt le matin et à différent moments de la journée tous les jours.
Par ailleurs, Carrefour est une cible de BDS France. Des militants distribuaient des tracts au Carrefour Market rue de Ménilmontant ce matin.
13 commenti
C’est une jolie placette ombragée, où les élèves de l’Ecole alsacienne, de Stanislas ou du lycée Montaigne ont l’habitude de se poser en grappes après les cours. Un coin prisé et préservé du 6e arrondissement, au croisement des rues Vavin et Bréa, en face du Luxembourg. Une scène d’Emily in Paris a été tournée à deux pas de la fontaine, sous la verrière du toit-terrasse qui surplombe le 19 de la rue Vavin… C’est là que, depuis des mois, un pittoresque conflit de voisinage oppose les riverains à l’enseigne Carrefour. Les guérilleros de ce coin huppé protestent contre l’ouverture sur la place d’un Carrefour City, le 21 août.
L’architecte des bâtiments de France a validé l’installation de la supérette face à l’immeuble classé du visionnaire Henri Sauvage, recouvert de céramique bleu et blanc, où le mètre carré s’arrache à plus de 30 000 euros. Mais rien n’y fait : la pétition lancée en avril par Bruno Segré, ex-journaliste économique et enfant du quartier, rassemble près de 3 000 signataires opposés au projet, qui se désolent de l’ouverture d’une cinquième supérette dans un rayon de 250 mètres.
Parmi eux, comme l’a révélé le site d’informations stratégiques La Lettre, des banquiers, des éditeurs, des avocats d’affaires et une brochette de célébrités : l’ancien ministre Jacques Toubon et la famille Toubon-Deniau, le chanteur Alain Souchon, son épouse et ses deux fils, ralliés après avoir croisé Bruno Segré dans une réunion de copropriétaires, l’essayiste Alain Finkielkraut et sa femme, l’avocate Sylvie Topaloff, les acteurs Catherine Frot et Pierre Richard, la journaliste Ruth Elkrief. Ou l’homme d’affaires Denis Olivennes, enrôlé à la volée, un matin de brocante, et opposé à la fermeture d’Oxybul, le magasin de jeux et jouets qui occupait l’adresse jusqu’alors, et qui nous confesse « un certain conservatisme urbain »…
L’arrivée de Carrefour est perçue par beaucoup comme la fin d’un entre-soi élitiste, d’une nonchalance villageoise et cossue. La belle-fille de Jacques Toubon, Sophie Deniau, dont les proches s’étaient déjà mobilisés en 1996 avec succès contre l’arrivée d’un McDonald’s, se désole : « Voilà quelques années que ce coin de la rive gauche intello, largement gentrifié, voit fermer les lieux culturels et les boutiques historiques, remplacées par des chaînes et des logements loués sur Airbnb. »
Les pétitionnaires reprochent à Jean-Pierre Lecoq, le maire LR du 6e arrondissement depuis trente ans, d’avoir signé dans leur dos en septembre 2024 la demande préalable de travaux de Carrefour, alors qu’il les assurait de son soutien. « Une grande partie des pétitionnaires ont bossé ou bossent dans la finance, rétorque l’édile. Ils ont contribué à financiariser l’économie et donc à tuer les commerces de proximité les moins rentables. C’est un village d’enfants gâtés qui croient que tout leur appartient. »
Ces pétitionnaires se désolent des effets du capitalisme quand il s’exerce sous leurs fenêtres. Ils voient leur quartier évoluer : le siège historique de l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), rue Notre-Dame-des-Champs, est devenu un internat pour jeunes filles, la mythique académie de sculpture de la Grande-Chaumière vient de passer aux mains d’un avocat. « Les loyers des boutiques ont doublé et mon bail n’a pas été renouvelé », raconte Dominique (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille), vendeur de livres d’occasion installé depuis quarante ans rue Bréa.
« Il faut tenir compte du biotope »
Le vendeur de chaussures Froment-Leroyer, une institution qui équipe les gamins du Luxembourg depuis trois générations, cherche à céder son bail depuis deux ans. S’il a tenu jusqu’ici, c’est qu’il est le dernier fournisseur de mocassins en cuir et de babies Start-Rite des alentours, seuls souliers homologués dans les très nombreuses écoles privées du quartier. « On en a ras le bol d’une forme d’uniformisation, plaide la députée socialiste de la 11e circonscription, Céline Hervieu, du côté des opposants. Dans le 6e, on est différent, on a envie de garder nos spécificités, l’aspect culturel de Montparnasse, l’accès au beau, une qualité de vie… Ne pas être dans cette marche forcée. »
« Les livraisons de Carrefour, à 6 heures du matin, ça va être insupportable. C’est un quartier résidentiel, pas un quartier ouvrier. Il faut tenir compte du biotope, c’est de la sociologie ! », s’emporte une ex-communicante de la télé qui souhaite rester anonyme. L’installation d’O’Tacos, qui fait de la livraison à emporter jusqu’à 2 heures du matin, rend déjà fous les voisins de la rue Vavin. « C’est notre prochain combat ! », menace Bruno Segré. Pour lui, « un sujet de société se joue ici. Notre quartier est en permanence sous la menace de gens qui veulent changer notre écosystème ».
Dernièrement, une bande de jeunes qui passent des soirées bruyantes sur la placette obsède les riverains et beaucoup redoutent que l’ouverture du Carrefour City jusqu’à 22 heures ne les incite à rester plus longtemps. Ou que la supérette n’attire la mendicité. « C’est très protégé ici, et c’est normal. La police vient dès qu’on l’appelle. Quand on est à plus de 20 000 euros le mètre carré, on n’a pas envie d’avoir de la racaille en bas de chez soi ! », lâche le coiffeur pour enfants Simon Benbaruk, président de l’association des commerçants. Pour calmer tout le monde, Jean-Pierre Lecoq, qui mesure le pouvoir de nuisance de ses célèbres administrés, a promis l’installation d’une caméra tournée vers la place avant l’hiver.
Je précise quand même la raison de poster cet article. Ça paraît un truc local mais je suis pas Parisien, j’ai dû aller une fois à Paris dans ma vie en tant que touriste. C’est juste qu’il y a des perles dans cet article, bossant en lycée français à l’étranger j’en ai vu des gens de la haute hors sol mais là…. Et je ne pensais pas être un jour autant en accord avec un gars de chez LR mais sa citation est un bijoux.
[deleted]
Alors pour leur défense, ne connaissant pas Paris et encore moins ce coin là, j’ai regardé, et y a un autre carrefour city à 250m de là.
Mais pour tout le reste, j’espère même que c’est un Aldi qui va ouvrir.
C’est sûr que t’as pas besoin d’un Carrouf quand tu vas faire tes courses chez Fauchon
>Ces pétitionnaires se désolent des effets du capitalisme quand il s’exerce sous leurs fenêtres.
L’article aurait pu se limiter à cette phrase, qu’est-ce que c’est bien dit et concis.
“C’est un quartier résidentiel, pas un quartier ouvrier”.
Ah donc les ouvriers sont des sous citoyens, la culture les parcs et les beaux monuments c’est réservé aux bourgeois.
Lunaire, les interviews de fin d’articles sont incroyables
Ah l’entre-soi bourgeois parisien et sa petite xénophobie décomplexée. Son racisme de bon ton, son mépris héroïque de la plèbe. Quelle beauté.
Lisez Pot Bouille de Zola pour savoir ce qui se cache derrière les portes fermées de ces braves défenseurs du patrimoine et de leur quartier. Ça n’a surement pas beaucoup changé en 200 ans.
« Dans le 6e, on est différent, on a envie de garder nos spécificités, l’aspect culturel de Montparnasse, l’accès au beau, une qualité de vie… Ne pas être dans cette marche forcée. » Céline Hervieu, députée PS/NFP, à deux doigts de parler de grand remplacement.
J’aime quand la routourne tourne! J’espère que le Carrefour market se construira! On ne peut pas à la fois s’enrichir sur le dos des gens (ou avoir eu l’une des générations précédentes qui l’a fait) grâce au capitalisme et refuser les conséquences de celui-ci. Déso pas déso.
Pour vivre à Paris, le 6eme c’est un territoire perdu de toutes façons.
Je n’habite pas un très chic quartier parisien, il y a un Carrefour City en bas de chez moi.
Je suis au 2e étage et il est vrai, les camions de livraison font du bruit très tôt le matin et à différent moments de la journée tous les jours.
Par ailleurs, Carrefour est une cible de BDS France. Des militants distribuaient des tracts au Carrefour Market rue de Ménilmontant ce matin.