**Après l’annonce, jeudi, de l’occupation progressive de Gaza par l’Etat hébreu, le premier ministre se retrouve sous une pression maximale, notamment de son extrême droite, au point que beaucoup d’observateurs se demandent si sa coalition tiendra jusqu’au terme prévu, en octobre 2026.**
Benyamin Nétanyahou est un tacticien hors pair. En tout cas pour parvenir à survivre au sommet du pouvoir israélien : plus de dix-sept années comme chef du gouvernement en cumul depuis 1996, bien plus que le fondateur de l’Etat d’Israël, David Ben Gourion, demeuré treize ans en place. Pour durer, surtout dans un paysage politique aussi volatil que celui d’Israël, la méthode Nétanyahou conduit à enchaîner la gestion de crises internes en pariant que la suivante effacera la précédente, lui fera gagner du temps et que les médias, l’opinion et les autres partis basculeront à leur tour d’une polémique ou d’un coup d’éclat à un autre.
Après l’annonce de l’occupation progressive de la totalité de Gaza, le chef du gouvernement se retrouve sous une pression maximale au point que beaucoup d’observateurs se demandent si sa coalition tiendra jusqu’au terme prévu, en octobre 2026. En plus des critiques internationales, presque unanimes, des accusations très sévères de l’opposition et des appels des familles des otages à la grève générale, ce sont ses alliés au sein de la coalition gouvernementale qui le menacent ouvertement.
Devant les journalistes de la presse internationale, puis au cours d’une seconde conférence pour les médias israéliens, le premier ministre a donc cherché, dimanche 10 août, à reprendre la main et à défendre sa ligne politico-militaire : « Notre but n’est pas d’occuper Gaza », a-t-il redit. « Notre but est de libérer Gaza, la libérer des terroristes du Hamas », a-t-il ajouté dans une formulation que George Orwell n’aurait pas reniée au vu des 61 000 morts, 150 000 blessés, des milliers de bâtiments rasés et des centaines de milliers de déplacés.
Benyamin Nétanyahou a répété les différentes étapes de cette nouvelle phase de la guerre : ouvrir des « corridors humanitaires » en s’appuyant sur la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), évacuer les habitants des « places fortes du Hamas » (la ville de Gaza et les camps de réfugiés), puis attaquer l’organisation à l’origine du 7-Octobre. Ensuite, le Hamas sera démilitarisé, les otages libérés, une zone tampon mise en place et, un jour, le pouvoir sera confié à une mystérieuse administration civile qui ne comporte ni Hamas ni Autorité palestinienne.
L’opposition et les familles des otages ont réitéré leur crainte de voir les otages survivants être tués. « [Ils] vont mourir, des soldats vont mourir, l’économie va s’effondrer et notre image internationale va s’écrouler », a résumé Yaïr Lapid, le leader de l’opposition.
**Un échec aux yeux de Smotrich**
Mais M. Nétanyahou est aussi attaqué sur son extrême droite. Aux yeux des leaders nationalistes et religieux – à la fois suprémacistes, racistes, sexistes, homophobes et messianiques –, l’annonce d’une occupation progressive de Gaza est insuffisante. Le ministre des finances, leader du Parti sioniste religieux, Bezalel Smotrich, l’a ainsi affirmé dans un message publié samedi 9 août. « Jusqu’à présent, j’ai soutenu des décisions qui ne me plaisaient pas vraiment », a-t-il expliqué en évoquant les libérations de prisonniers palestiniens en échange d’otages. « J’ai fait tout cela tant que je croyais que nous nous dirigions vers une victoire décisive », a-t-il souligné, avant de s’en prendre à M. Nétanyahou : « J’ai perdu confiance dans la capacité et la volonté du premier ministre de mener l’armée israélienne vers cette victoire. »
M. Smotrich estime avoir perdu un arbitrage et à travers lui la mainmise sur la ligne du gouvernement qu’il exerce, de fait, avec Itamar Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale. Le leader du Parti sioniste religieux aurait voulu obtenir un engagement formel à ne plus signer d’accords partiels pour libérer des otages. Il aurait rêvé d’une annexion complète de Gaza et du retour de colonies juives en son sein. Il aurait voulu une offensive généralisée, quitte à prendre le risque de tuer les otages. Après une très longue réunion, houleuse, le cabinet a voté pour une occupation progressive en commençant par la ville de Gaza. Un échec aux yeux de M. Smotrich.
L’opposition de l’état-major a joué, estime Yaakov Amidror, ancien major général, ancien conseiller national à la sécurité : « La décision était en quelque sorte un compromis. Au lieu de s’emparer de toute la bande de Gaza, il a été décidé de procéder par étapes. L’armée israélienne voulait s’assurer que le minimum de réservistes serait mobilisé à ce stade. D’où la décision de prendre tout Gaza, pas en seule fois, mais plutôt en deux fois, en commençant par la ville de Gaza. »
L’acceptabilité politique a également pesé, considère Amos Yadlin, ancien général de l’armée de l’air et ex-patron du renseignement militaire : « Dans un Etat démocratique, quand vous allez à la guerre, vous avez besoin d’un consensus. Pas à 100 %, mais l’opinion publique doit le soutenir. Ici, nous avons un gouvernement qui a une majorité à la Knesset, mais une minorité dans les rues et dans l’opinion, avec 70 % à 80 % qui défend le retour immédiat des otages. Si le premier ministre n’a pas accepté ce que Smotrich aurait voulu – l’occupation immédiate et totale de Gaza –, c’est pour cette raison. »
**Opportunisme politique**
L’annonce de l’occupation progressive de Gaza a provoqué des réactions outragées partout dans le monde et une inquiétude en Israël d’autant plus forte que l’état-major a fait connaître son désaccord. Mais M. Smotrich ne se satisfait pas de l’annonce du déplacement de près d’un million d’habitants de la ville de Gaza avant une attaque massive. « Annexer de vastes portions du territoire de la bande de Gaza et ouvrir les portes à l’émigration volontaire. C’est ainsi, si Dieu le veut, que nous remporterons la victoire », clame le leader politico-religieux. « Je veux tout Gaza, le transfert [de sa population] et la colonisation », a renchéri le ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, dimanche.
Le conflit comporte sa part d’opportunisme politique. Le mandat de quatre ans du gouvernement actuel se termine à l’automne 2026 et, d’ici là, la coalition peut tomber si un ou plusieurs partis qui la composent le décident. En mauvaise position dans les sondages – il n’est pas certain que son parti retrouve des sièges à la Knesset –, M. Smotrich fait le pari que la radicalisation plaira à ses électeurs. Une formation ultraorthodoxe a déjà franchi le pas, à la mi-juillet, quittant la coalition pour protester contre la fin de l’exemption de service militaire pour les jeunes ultraorthodoxes – un autre dossier explosif.
La confrontation éclaire aussi comment l’extrême droite tente de remplir ses objectifs – avec succès depuis trois ans. Dans sa perspective, la revanche post-7 octobre 2023 est une opportunité pour conquérir des territoires, prôner sa vision d’un « Grand Israël » et réduire à néant toute perspective d’un Etat palestinien. A Gaza, sous les yeux du monde entier, en dépit de l’interdiction faite par Israël aux journalistes d’accéder à l’enclave. Et aussi en Cisjordanie, de façon méthodique et moins visible.
Dans les territoires occupés depuis 1967 se déroule, depuis trois ans, une guerre de basse intensité, portée par M. Smotrich, à l’origine du développement de nouvelles colonies. Plus d’une vingtaine ont encore été autorisées en mai. L’armée a occupé et détruit plusieurs camps de réfugiés, notamment à Jénine. Le gouvernement laisse les milices armées des colonies juives harceler les Palestiniens pour récupérer leurs terres avec la protection des soldats, de la police et même de la justice. A défaut d’obtenir l’annexion de Gaza, le leader d’extrême droite, s’il devait rester dans la coalition, ne manquera sans doute pas de réclamer de nouvelles conquêtes en Cisjordanie.
1 commento
**Après l’annonce, jeudi, de l’occupation progressive de Gaza par l’Etat hébreu, le premier ministre se retrouve sous une pression maximale, notamment de son extrême droite, au point que beaucoup d’observateurs se demandent si sa coalition tiendra jusqu’au terme prévu, en octobre 2026.**
Benyamin Nétanyahou est un tacticien hors pair. En tout cas pour parvenir à survivre au sommet du pouvoir israélien : plus de dix-sept années comme chef du gouvernement en cumul depuis 1996, bien plus que le fondateur de l’Etat d’Israël, David Ben Gourion, demeuré treize ans en place. Pour durer, surtout dans un paysage politique aussi volatil que celui d’Israël, la méthode Nétanyahou conduit à enchaîner la gestion de crises internes en pariant que la suivante effacera la précédente, lui fera gagner du temps et que les médias, l’opinion et les autres partis basculeront à leur tour d’une polémique ou d’un coup d’éclat à un autre.
Après l’annonce de l’occupation progressive de la totalité de Gaza, le chef du gouvernement se retrouve sous une pression maximale au point que beaucoup d’observateurs se demandent si sa coalition tiendra jusqu’au terme prévu, en octobre 2026. En plus des critiques internationales, presque unanimes, des accusations très sévères de l’opposition et des appels des familles des otages à la grève générale, ce sont ses alliés au sein de la coalition gouvernementale qui le menacent ouvertement.
Devant les journalistes de la presse internationale, puis au cours d’une seconde conférence pour les médias israéliens, le premier ministre a donc cherché, dimanche 10 août, à reprendre la main et à défendre sa ligne politico-militaire : « Notre but n’est pas d’occuper Gaza », a-t-il redit. « Notre but est de libérer Gaza, la libérer des terroristes du Hamas », a-t-il ajouté dans une formulation que George Orwell n’aurait pas reniée au vu des 61 000 morts, 150 000 blessés, des milliers de bâtiments rasés et des centaines de milliers de déplacés.
Benyamin Nétanyahou a répété les différentes étapes de cette nouvelle phase de la guerre : ouvrir des « corridors humanitaires » en s’appuyant sur la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), évacuer les habitants des « places fortes du Hamas » (la ville de Gaza et les camps de réfugiés), puis attaquer l’organisation à l’origine du 7-Octobre. Ensuite, le Hamas sera démilitarisé, les otages libérés, une zone tampon mise en place et, un jour, le pouvoir sera confié à une mystérieuse administration civile qui ne comporte ni Hamas ni Autorité palestinienne.
L’opposition et les familles des otages ont réitéré leur crainte de voir les otages survivants être tués. « [Ils] vont mourir, des soldats vont mourir, l’économie va s’effondrer et notre image internationale va s’écrouler », a résumé Yaïr Lapid, le leader de l’opposition.
**Un échec aux yeux de Smotrich**
Mais M. Nétanyahou est aussi attaqué sur son extrême droite. Aux yeux des leaders nationalistes et religieux – à la fois suprémacistes, racistes, sexistes, homophobes et messianiques –, l’annonce d’une occupation progressive de Gaza est insuffisante. Le ministre des finances, leader du Parti sioniste religieux, Bezalel Smotrich, l’a ainsi affirmé dans un message publié samedi 9 août. « Jusqu’à présent, j’ai soutenu des décisions qui ne me plaisaient pas vraiment », a-t-il expliqué en évoquant les libérations de prisonniers palestiniens en échange d’otages. « J’ai fait tout cela tant que je croyais que nous nous dirigions vers une victoire décisive », a-t-il souligné, avant de s’en prendre à M. Nétanyahou : « J’ai perdu confiance dans la capacité et la volonté du premier ministre de mener l’armée israélienne vers cette victoire. »
M. Smotrich estime avoir perdu un arbitrage et à travers lui la mainmise sur la ligne du gouvernement qu’il exerce, de fait, avec Itamar Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale. Le leader du Parti sioniste religieux aurait voulu obtenir un engagement formel à ne plus signer d’accords partiels pour libérer des otages. Il aurait rêvé d’une annexion complète de Gaza et du retour de colonies juives en son sein. Il aurait voulu une offensive généralisée, quitte à prendre le risque de tuer les otages. Après une très longue réunion, houleuse, le cabinet a voté pour une occupation progressive en commençant par la ville de Gaza. Un échec aux yeux de M. Smotrich.
L’opposition de l’état-major a joué, estime Yaakov Amidror, ancien major général, ancien conseiller national à la sécurité : « La décision était en quelque sorte un compromis. Au lieu de s’emparer de toute la bande de Gaza, il a été décidé de procéder par étapes. L’armée israélienne voulait s’assurer que le minimum de réservistes serait mobilisé à ce stade. D’où la décision de prendre tout Gaza, pas en seule fois, mais plutôt en deux fois, en commençant par la ville de Gaza. »
L’acceptabilité politique a également pesé, considère Amos Yadlin, ancien général de l’armée de l’air et ex-patron du renseignement militaire : « Dans un Etat démocratique, quand vous allez à la guerre, vous avez besoin d’un consensus. Pas à 100 %, mais l’opinion publique doit le soutenir. Ici, nous avons un gouvernement qui a une majorité à la Knesset, mais une minorité dans les rues et dans l’opinion, avec 70 % à 80 % qui défend le retour immédiat des otages. Si le premier ministre n’a pas accepté ce que Smotrich aurait voulu – l’occupation immédiate et totale de Gaza –, c’est pour cette raison. »
**Opportunisme politique**
L’annonce de l’occupation progressive de Gaza a provoqué des réactions outragées partout dans le monde et une inquiétude en Israël d’autant plus forte que l’état-major a fait connaître son désaccord. Mais M. Smotrich ne se satisfait pas de l’annonce du déplacement de près d’un million d’habitants de la ville de Gaza avant une attaque massive. « Annexer de vastes portions du territoire de la bande de Gaza et ouvrir les portes à l’émigration volontaire. C’est ainsi, si Dieu le veut, que nous remporterons la victoire », clame le leader politico-religieux. « Je veux tout Gaza, le transfert [de sa population] et la colonisation », a renchéri le ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, dimanche.
Le conflit comporte sa part d’opportunisme politique. Le mandat de quatre ans du gouvernement actuel se termine à l’automne 2026 et, d’ici là, la coalition peut tomber si un ou plusieurs partis qui la composent le décident. En mauvaise position dans les sondages – il n’est pas certain que son parti retrouve des sièges à la Knesset –, M. Smotrich fait le pari que la radicalisation plaira à ses électeurs. Une formation ultraorthodoxe a déjà franchi le pas, à la mi-juillet, quittant la coalition pour protester contre la fin de l’exemption de service militaire pour les jeunes ultraorthodoxes – un autre dossier explosif.
La confrontation éclaire aussi comment l’extrême droite tente de remplir ses objectifs – avec succès depuis trois ans. Dans sa perspective, la revanche post-7 octobre 2023 est une opportunité pour conquérir des territoires, prôner sa vision d’un « Grand Israël » et réduire à néant toute perspective d’un Etat palestinien. A Gaza, sous les yeux du monde entier, en dépit de l’interdiction faite par Israël aux journalistes d’accéder à l’enclave. Et aussi en Cisjordanie, de façon méthodique et moins visible.
Dans les territoires occupés depuis 1967 se déroule, depuis trois ans, une guerre de basse intensité, portée par M. Smotrich, à l’origine du développement de nouvelles colonies. Plus d’une vingtaine ont encore été autorisées en mai. L’armée a occupé et détruit plusieurs camps de réfugiés, notamment à Jénine. Le gouvernement laisse les milices armées des colonies juives harceler les Palestiniens pour récupérer leurs terres avec la protection des soldats, de la police et même de la justice. A défaut d’obtenir l’annexion de Gaza, le leader d’extrême droite, s’il devait rester dans la coalition, ne manquera sans doute pas de réclamer de nouvelles conquêtes en Cisjordanie.