Vus de Cisjordanie, les débats sur la solution à deux Etats, qui suppose la reconnaissance d’une entité palestinienne souveraine aux côtés d’Israël, semblent parfois complètement irréels. Non que cette perspective soit absurde ou inappropriée – c’est même le contraire – mais parce que, sur le terrain, cet objectif se heurte aujourd’hui à une situation inextricable.
Il suffit de regarder une carte pour comprendre : tous les territoires occupés par Israël depuis 1967 sont aujourd’hui grignotés par des colonies, hachés par des checkpoints, barrés par des centaines de kilomètres de murs et découpés en différentes zones relevant théoriquement de régimes administratifs et sécuritaires différents, mais où l’armée israélienne intervient en toute liberté. Encore cette liste ne comprend-elle pas les mille barrières installées par les autorités israéliennes pour empêcher les Palestiniens de circuler librement.
Le résultat, c’est que du nord au sud, en passant par la région stratégique de Jérusalem, dont la partie orientale occupée et annexée en 1967 par les Israéliens est revendiquée par les Palestiniens comme capitale d’un futur Etat, la Cisjordanie a des allures de gigantesque puzzle. Un véritable dédale où vivent des populations antagonistes : 3 millions de Palestiniens d’un côté et 500 000 colons israéliens de l’autre, installés dans 141 colonies (illégales au regard du droit international), ainsi que dans 224 avant-postes (« outposts »), des implantations considérées comme illégales y compris du point de vue du droit israélien.
Dans le village palestinien de Marda, entouré de territoires contrôlés par les Israéliens, dont la colonie d’Ariel, en Cisjordanie, le 24 août 2025. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE »
Ce casse-tête géographique, administratif, économique et humain représente un angle mort dans l’esprit d’une grande partie des Israéliens – une sorte de blanc sur la carte pour ceux qui ne vont jamais en Cisjordanie, où de gigantesques panneaux rouges alertent les automobilistes : « Cette route mène à des villages palestiniens. L’accès est dangereux pour les citoyens israéliens. » Les zones A, théoriquement contrôlées par les Palestiniens en vertu des accords d’Oslo de 1993, sont même totalement interdites aux Israéliens « sous peine de poursuites ».
En réalité, les responsables politiques d’extrême droite du gouvernement de Benyamin Nétanyahou ne font pas mystère de leurs intentions, Bezalel Smotrich en tête. Le ministre des finances, qui possède une autorité civile sur les zones C de Cisjordanie (soit plus de 60 % du territoire où se trouvent une grande partie des richesses) et vit lui-même dans la colonie de Kedoumim, clame ouvertement depuis 2017 que la région doit être annexée.
Il n’est pas le seul : le 23 juillet, les députés de la droite israélienne ont adopté, à une large majorité, une motion symbolique appelant à la souveraineté d’Israël en Cisjordanie. Dès le lendemain, la Knesset a approuvé une enveloppe de 918 millions de shekels (près de 234 millions d’euros) pour la construction d’infrastructures dans les territoires occupés. Le nombre de colonies créées ou légalisées en 2025 devrait dépasser celui de 2024, qui était déjà une année record.
A peine un mois plus tard, le conseil supérieur de planification de l’administration israélienne a autorisé la construction de 3 400 logements dans une zone dite E1 située à l’est de Jérusalem, en territoire occupé. Plus que le nombre d’habitations, c’est la localisation de ces douze kilomètres carrés qui intéresse les autorités israéliennes. Il s’agit d’étendre l’emprise des colonies autour de Jérusalem, mais aussi de couper la Cisjordanie en deux, à la fois physiquement et en matière de communications Nord-Sud. Une manœuvre destinée à anéantir la perspective d’un Etat palestinien, au moment même où plusieurs pays, la France en tête, ont annoncé leur intention de reconnaître cette entité lors de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies, fin septembre. Bezalel Smotrich l’a d’ailleurs proclamé ouvertement, le 14 août, comme un pied de nez aux gouvernants étrangers : « Ce plan enterre l’idée même d’un Etat palestinien (…), non pas grâce à des documents, des décisions ou des déclarations, mais par des actes. »
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Vus de Cisjordanie, les débats sur la solution à deux Etats, qui suppose la reconnaissance d’une entité palestinienne souveraine aux côtés d’Israël, semblent parfois complètement irréels. Non que cette perspective soit absurde ou inappropriée – c’est même le contraire – mais parce que, sur le terrain, cet objectif se heurte aujourd’hui à une situation inextricable.
Il suffit de regarder une carte pour comprendre : tous les territoires occupés par Israël depuis 1967 sont aujourd’hui grignotés par des colonies, hachés par des checkpoints, barrés par des centaines de kilomètres de murs et découpés en différentes zones relevant théoriquement de régimes administratifs et sécuritaires différents, mais où l’armée israélienne intervient en toute liberté. Encore cette liste ne comprend-elle pas les mille barrières installées par les autorités israéliennes pour empêcher les Palestiniens de circuler librement.
Le résultat, c’est que du nord au sud, en passant par la région stratégique de Jérusalem, dont la partie orientale occupée et annexée en 1967 par les Israéliens est revendiquée par les Palestiniens comme capitale d’un futur Etat, la Cisjordanie a des allures de gigantesque puzzle. Un véritable dédale où vivent des populations antagonistes : 3 millions de Palestiniens d’un côté et 500 000 colons israéliens de l’autre, installés dans 141 colonies (illégales au regard du droit international), ainsi que dans 224 avant-postes (« outposts »), des implantations considérées comme illégales y compris du point de vue du droit israélien.
Dans le village palestinien de Marda, entouré de territoires contrôlés par les Israéliens, dont la colonie d’Ariel, en Cisjordanie, le 24 août 2025. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE »
Ce casse-tête géographique, administratif, économique et humain représente un angle mort dans l’esprit d’une grande partie des Israéliens – une sorte de blanc sur la carte pour ceux qui ne vont jamais en Cisjordanie, où de gigantesques panneaux rouges alertent les automobilistes : « Cette route mène à des villages palestiniens. L’accès est dangereux pour les citoyens israéliens. » Les zones A, théoriquement contrôlées par les Palestiniens en vertu des accords d’Oslo de 1993, sont même totalement interdites aux Israéliens « sous peine de poursuites ».
En réalité, les responsables politiques d’extrême droite du gouvernement de Benyamin Nétanyahou ne font pas mystère de leurs intentions, Bezalel Smotrich en tête. Le ministre des finances, qui possède une autorité civile sur les zones C de Cisjordanie (soit plus de 60 % du territoire où se trouvent une grande partie des richesses) et vit lui-même dans la colonie de Kedoumim, clame ouvertement depuis 2017 que la région doit être annexée.
Il n’est pas le seul : le 23 juillet, les députés de la droite israélienne ont adopté, à une large majorité, une motion symbolique appelant à la souveraineté d’Israël en Cisjordanie. Dès le lendemain, la Knesset a approuvé une enveloppe de 918 millions de shekels (près de 234 millions d’euros) pour la construction d’infrastructures dans les territoires occupés. Le nombre de colonies créées ou légalisées en 2025 devrait dépasser celui de 2024, qui était déjà une année record.
A peine un mois plus tard, le conseil supérieur de planification de l’administration israélienne a autorisé la construction de 3 400 logements dans une zone dite E1 située à l’est de Jérusalem, en territoire occupé. Plus que le nombre d’habitations, c’est la localisation de ces douze kilomètres carrés qui intéresse les autorités israéliennes. Il s’agit d’étendre l’emprise des colonies autour de Jérusalem, mais aussi de couper la Cisjordanie en deux, à la fois physiquement et en matière de communications Nord-Sud. Une manœuvre destinée à anéantir la perspective d’un Etat palestinien, au moment même où plusieurs pays, la France en tête, ont annoncé leur intention de reconnaître cette entité lors de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies, fin septembre. Bezalel Smotrich l’a d’ailleurs proclamé ouvertement, le 14 août, comme un pied de nez aux gouvernants étrangers : « Ce plan enterre l’idée même d’un Etat palestinien (…), non pas grâce à des documents, des décisions ou des déclarations, mais par des actes. »