**Des fortunes construites sur des positions de domination, voire des monopoles, et une société dans laquelle 1 % de la population concentraient 50 % du patrimoine. Parmi les plus enthousiastes de cette époque, surnommé le « Gilded Age », figure un certain Donald Trump.**
La Sérénissime en a vu passer des incongruités en mille ans d’histoire, mais jamais encore celle-là : une soirée pyjama géante au cœur de l’arsenal de Venise. Là d’où partaient et revenaient les galères de la République au temps du Titien et de Véronese. Mais ici pas de Vivaldi pour animer le bal. Des DJ aux platines ont fait danser des stars en peignoir de soie jusqu’au bout de la nuit. La soirée du samedi 28 juin a clos l’événement people de l’année : le mariage de Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, avec la présentatrice de télévision Lauren Sanchez. Trois jours de fête pour célébrer une union qui pèse plus de 230 milliards de dollars (199 milliards d’euros). C’est la fortune estimée du créateur d’Amazon. De quoi s’offrir bien plus que la ville de Venise et ses trésors artistiques.
Un magot accumulé en trente ans seulement, depuis la création de sa société de vente de livres sur Internet, en 1994. Et Jeff Bezos n’est pas le seul à avoir amassé une telle fortune en si peu de temps. Sur les dix personnes les plus riches du monde, neuf, toutes américaines, sont parties de rien et, à l’exception de Warren Buffett, elles l’ont toutes fait dans le numérique. Pour atteindre le dixième de ces montants colossaux aux siècles précédents, il aurait fallu l’accumulation de générations d’héritiers pour y parvenir.
Ce n’est pourtant pas unique dans l’histoire des Etats-Unis. En 1890, les quelque 4 000 foyers les plus riches du pays, qui représentaient 1 % de la population américaine, concentraient 50 % du patrimoine du pays. Aujourd’hui, ils n’en posséderaient qu’autour de 40 %. Pas étonnant donc que cette période ancienne fasse encore rêver certains. On l’a d’ailleurs appelée le Gilded Age, cet âge d’or croqué dans un roman de Mark Twain et Charles Warner.
Et, parmi les plus enthousiastes de cette époque, figure un certain Donald Trump. Il est fasciné par son lointain prédécesseur, le président William McKinley, qui présida le pays de 1897 à 1901. Il avait deux qualités majeures aux yeux de l’actuel locataire de la Maison Blanche : sa politique de droits de douane prohibitifs et sa proximité avec le monde des affaires. On le voit sur les photos d’époque entouré de ses « amis » et généreux donateurs, John Rockefeller, Andrew Carnegie ou John Pierpont Morgan.
Des richesses assises sur des positions de domination, voire des monopoles, l’un dans le pétrole, l’autre dans l’acier, le troisième dans la banque. A tel point qu’avec leurs collègues des sociétés de chemins de fer on les a appelés les « Robber Barons », les « barons voleurs ». Sous-entendu, dont la puissance a été construite sur la prédation, la corruption, et ce que l’on appelle aujourd’hui l’abus de position dominante.
**Vague technologique sans précédent**
C’est pourquoi quand Donald Trump a choisi pour son inauguration de s’entourer des patrons de Tesla (Elon Musk), d’Amazon (Jeff Bezos) ou de Meta (Mark Zuckerberg), cela a conforté l’intuition de Robert Reich. « Des barons voleurs à Elon Musk, l’histoire se répète-t-elle ? », s’interroge sur son blog l’ancien secrétaire au travail de Bill Clinton et l’une des consciences de gauche du Parti démocrate. « Des élites ultrariches, de la corruption politique, des entreprises monopolistiques, un nativisme anti-immigration, de vastes inégalités… Ces problèmes ne sont pas nouveaux, ils ont dominé le pays durant le premier Gilded Age », écrit-il. Il n’est pas le premier à établir une telle analogie. Depuis dix ans, l’accusation revient régulièrement d’un retour à ce temps de la fin du XIXe siècle, paradis pour quelques-uns, enfer pour beaucoup d’autres.
Le point de départ symbolique de cette époque flamboyante peut se dater précisément au 10 mai 1869. Ce jour-là, sur le Promontory Summit, dans l’Utah, un banquier de San Francisco plante le dernier clou, doré bien entendu, de la voie ferrée reliant l’est et l’ouest des Etats-Unis. Il ne faudra plus que six jours pour rallier San Francisco depuis New York au lieu de six mois. Nous sommes quatre ans après la fin de la guerre de Sécession, véritable préfiguration des boucheries militaires modernes. Avec ses 620 000 morts, elle laisse des traces profondes dans l’imaginaire collectif américain. Le Nord industriel et isolationniste avait vaincu le Sud rural, exportateur et esclavagiste. La grande aventure du capitalisme industriel pouvait commencer.
Sa colonne vertébrale sera les chemins de fer, comme l’est le numérique aujourd’hui. C’est ce cheval de fer qui va symboliser le grand vent de croissance économique porté par une vague technologique sans précédent : la vapeur, les machines, l’acier, le télégraphe, puis le téléphone, le pétrole, l’électricité… Et, enfin, la logistique et donc les échanges qu’elle décuple.
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Les villes se couvrent de gratte-ciel et les banlieues d’usines. En 1890, le produit intérieur brut (PIB) du pays dépasse celui de la première puissance mondiale, le Royaume-Uni de la reine Victoria. Deux décennies plus tard, en 1913, le PIB américain est égal à celui cumulé du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne. En trente ans, la richesse du pays a été multipliée par six. Du jamais-vu.
**« Persistance des monopoles »**
Aussi, « la première similarité avec aujourd’hui est l’accélération de la constitution de fortunes de première génération », raconte l’historien Romain Huret, président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales et spécialiste de cette période. En quelques décennies des empires se forment et des milliards changent de main. La spéculation foncière fait rage et aucun frein ne l’arrête. Les salaires augmentent, mais ils sont contenus au minimum. Les milices tirent à balle réelle sur les grévistes qui bloquent les usines et le travail des enfants est la norme.
La concentration extrême de ces nouveaux métiers est la deuxième similarité. Fils d’un marchand ambulant de Cleveland, dans l’Ohio, John Davison Rockefeller se lance en 1870 dans le pétrole, qui remplace l’huile de baleine pour l’éclairage. Il crée une raffinerie et achète progressivement ses concurrents pour faire pression sur ses fournisseurs et ses clients, par tous les moyens. Il finit par détenir, en 1900, près de 90 % du pétrole raffiné aux Etats-Unis et se developpe de la recherche à la production, en incluant le transport et la distribution au moyen de trusts pour échapper à la régulation naissante. Carnegie fait de même dans l’acier.
Il a fallu moins de trente ans à Jeff Bezos, à Larry Page (Google) ou à Mark Zuckerberg (Meta) pour établir chacun dans leur domaine une domination sans partage. Amazon détient près de 40 % du commerce en ligne aux Etats-Unis et plus encore en Europe. C’est en étudiant de près les pratiques de la Standard Oil de Rockefeller que la jeune juriste Lina Khan s’est convaincue qu’il fallait casser le monopole d’Amazon, ce qu’elle a tenté de faire après sa nomination par Joe Biden à la tête de l’autorité antitrust américaine.
Les détails du procès montrent comment l’entreprise fait pression sur ses fournisseurs et les marchands qu’elle héberge sur son site et comment, de la logistique à la vente, elle tient à sa merci son écosystème. « Le problème n’est pas tant le monopole en soi, estime l’économiste Thomas Philippon, professeur à l’université de New York. Ils l’ont conquis, car ils étaient les meilleurs, avec des gains de productivité considérables, porteurs de croissance. Le problème vient de la persistance de ces monopoles qui pousse les entreprises à évincer leurs concurrents et à acheter les politiques pour avoir une régulation plus favorable. »
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**Des fortunes construites sur des positions de domination, voire des monopoles, et une société dans laquelle 1 % de la population concentraient 50 % du patrimoine. Parmi les plus enthousiastes de cette époque, surnommé le « Gilded Age », figure un certain Donald Trump.**
La Sérénissime en a vu passer des incongruités en mille ans d’histoire, mais jamais encore celle-là : une soirée pyjama géante au cœur de l’arsenal de Venise. Là d’où partaient et revenaient les galères de la République au temps du Titien et de Véronese. Mais ici pas de Vivaldi pour animer le bal. Des DJ aux platines ont fait danser des stars en peignoir de soie jusqu’au bout de la nuit. La soirée du samedi 28 juin a clos l’événement people de l’année : le mariage de Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, avec la présentatrice de télévision Lauren Sanchez. Trois jours de fête pour célébrer une union qui pèse plus de 230 milliards de dollars (199 milliards d’euros). C’est la fortune estimée du créateur d’Amazon. De quoi s’offrir bien plus que la ville de Venise et ses trésors artistiques.
Un magot accumulé en trente ans seulement, depuis la création de sa société de vente de livres sur Internet, en 1994. Et Jeff Bezos n’est pas le seul à avoir amassé une telle fortune en si peu de temps. Sur les dix personnes les plus riches du monde, neuf, toutes américaines, sont parties de rien et, à l’exception de Warren Buffett, elles l’ont toutes fait dans le numérique. Pour atteindre le dixième de ces montants colossaux aux siècles précédents, il aurait fallu l’accumulation de générations d’héritiers pour y parvenir.
Ce n’est pourtant pas unique dans l’histoire des Etats-Unis. En 1890, les quelque 4 000 foyers les plus riches du pays, qui représentaient 1 % de la population américaine, concentraient 50 % du patrimoine du pays. Aujourd’hui, ils n’en posséderaient qu’autour de 40 %. Pas étonnant donc que cette période ancienne fasse encore rêver certains. On l’a d’ailleurs appelée le Gilded Age, cet âge d’or croqué dans un roman de Mark Twain et Charles Warner.
Et, parmi les plus enthousiastes de cette époque, figure un certain Donald Trump. Il est fasciné par son lointain prédécesseur, le président William McKinley, qui présida le pays de 1897 à 1901. Il avait deux qualités majeures aux yeux de l’actuel locataire de la Maison Blanche : sa politique de droits de douane prohibitifs et sa proximité avec le monde des affaires. On le voit sur les photos d’époque entouré de ses « amis » et généreux donateurs, John Rockefeller, Andrew Carnegie ou John Pierpont Morgan.
Des richesses assises sur des positions de domination, voire des monopoles, l’un dans le pétrole, l’autre dans l’acier, le troisième dans la banque. A tel point qu’avec leurs collègues des sociétés de chemins de fer on les a appelés les « Robber Barons », les « barons voleurs ». Sous-entendu, dont la puissance a été construite sur la prédation, la corruption, et ce que l’on appelle aujourd’hui l’abus de position dominante.
**Vague technologique sans précédent**
C’est pourquoi quand Donald Trump a choisi pour son inauguration de s’entourer des patrons de Tesla (Elon Musk), d’Amazon (Jeff Bezos) ou de Meta (Mark Zuckerberg), cela a conforté l’intuition de Robert Reich. « Des barons voleurs à Elon Musk, l’histoire se répète-t-elle ? », s’interroge sur son blog l’ancien secrétaire au travail de Bill Clinton et l’une des consciences de gauche du Parti démocrate. « Des élites ultrariches, de la corruption politique, des entreprises monopolistiques, un nativisme anti-immigration, de vastes inégalités… Ces problèmes ne sont pas nouveaux, ils ont dominé le pays durant le premier Gilded Age », écrit-il. Il n’est pas le premier à établir une telle analogie. Depuis dix ans, l’accusation revient régulièrement d’un retour à ce temps de la fin du XIXe siècle, paradis pour quelques-uns, enfer pour beaucoup d’autres.
Le point de départ symbolique de cette époque flamboyante peut se dater précisément au 10 mai 1869. Ce jour-là, sur le Promontory Summit, dans l’Utah, un banquier de San Francisco plante le dernier clou, doré bien entendu, de la voie ferrée reliant l’est et l’ouest des Etats-Unis. Il ne faudra plus que six jours pour rallier San Francisco depuis New York au lieu de six mois. Nous sommes quatre ans après la fin de la guerre de Sécession, véritable préfiguration des boucheries militaires modernes. Avec ses 620 000 morts, elle laisse des traces profondes dans l’imaginaire collectif américain. Le Nord industriel et isolationniste avait vaincu le Sud rural, exportateur et esclavagiste. La grande aventure du capitalisme industriel pouvait commencer.
Sa colonne vertébrale sera les chemins de fer, comme l’est le numérique aujourd’hui. C’est ce cheval de fer qui va symboliser le grand vent de croissance économique porté par une vague technologique sans précédent : la vapeur, les machines, l’acier, le télégraphe, puis le téléphone, le pétrole, l’électricité… Et, enfin, la logistique et donc les échanges qu’elle décuple.
Newsletter abonnés
Les villes se couvrent de gratte-ciel et les banlieues d’usines. En 1890, le produit intérieur brut (PIB) du pays dépasse celui de la première puissance mondiale, le Royaume-Uni de la reine Victoria. Deux décennies plus tard, en 1913, le PIB américain est égal à celui cumulé du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne. En trente ans, la richesse du pays a été multipliée par six. Du jamais-vu.
**« Persistance des monopoles »**
Aussi, « la première similarité avec aujourd’hui est l’accélération de la constitution de fortunes de première génération », raconte l’historien Romain Huret, président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales et spécialiste de cette période. En quelques décennies des empires se forment et des milliards changent de main. La spéculation foncière fait rage et aucun frein ne l’arrête. Les salaires augmentent, mais ils sont contenus au minimum. Les milices tirent à balle réelle sur les grévistes qui bloquent les usines et le travail des enfants est la norme.
La concentration extrême de ces nouveaux métiers est la deuxième similarité. Fils d’un marchand ambulant de Cleveland, dans l’Ohio, John Davison Rockefeller se lance en 1870 dans le pétrole, qui remplace l’huile de baleine pour l’éclairage. Il crée une raffinerie et achète progressivement ses concurrents pour faire pression sur ses fournisseurs et ses clients, par tous les moyens. Il finit par détenir, en 1900, près de 90 % du pétrole raffiné aux Etats-Unis et se developpe de la recherche à la production, en incluant le transport et la distribution au moyen de trusts pour échapper à la régulation naissante. Carnegie fait de même dans l’acier.
Il a fallu moins de trente ans à Jeff Bezos, à Larry Page (Google) ou à Mark Zuckerberg (Meta) pour établir chacun dans leur domaine une domination sans partage. Amazon détient près de 40 % du commerce en ligne aux Etats-Unis et plus encore en Europe. C’est en étudiant de près les pratiques de la Standard Oil de Rockefeller que la jeune juriste Lina Khan s’est convaincue qu’il fallait casser le monopole d’Amazon, ce qu’elle a tenté de faire après sa nomination par Joe Biden à la tête de l’autorité antitrust américaine.
Les détails du procès montrent comment l’entreprise fait pression sur ses fournisseurs et les marchands qu’elle héberge sur son site et comment, de la logistique à la vente, elle tient à sa merci son écosystème. « Le problème n’est pas tant le monopole en soi, estime l’économiste Thomas Philippon, professeur à l’université de New York. Ils l’ont conquis, car ils étaient les meilleurs, avec des gains de productivité considérables, porteurs de croissance. Le problème vient de la persistance de ces monopoles qui pousse les entreprises à évincer leurs concurrents et à acheter les politiques pour avoir une régulation plus favorable. »
Comme si ce n’était pas la même chose sous Biden…