
Florent Guénard, filosofo: “Certi privilegi conferiti dal denaro o dal potere non sono più tollerabili agli occhi dei cittadini”
https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/15/florent-guenard-philosophe-certains-privileges-conferes-par-l-argent-ou-le-pouvoir-ne-sont-plus-tolerables-aux-yeux-des-citoyens_6646766_3232.html
di PasSiAmusant
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_Dans nos sociétés démocratiques, si l’égalité est promue par le discours public, dans les faits, les inégalités ne cessent de se creuser, souligne, dans un entretien au « Monde », le spécialiste de philosophie politique et morale._
#### Professeur à l’université Paris-Est Créteil, Florent Guénard est spécialiste de philosophie politique et morale. Il est notamment l’auteur de La Passion de l’égalité (Seuil, 2022) et dirige la rédaction de la revue en ligne La Vie des idées. Il revient, pour Le Monde, sur les passions que déchaîne cette valeur démocratique fondamentale.
_Propos recueillis par Marion Dupont_
##### Selon une analyse courante dans des médias, un économiste comme Gabriel Zucman, qui propose d’instaurer un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines les plus élevés, agit par envie ; et les juges qui condamnent Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy le font par désir d’humiliation. Qu’en pensez-vous ?
Cette grille de lecture est un argument réactionnaire très ancien, déjà employé par les auteurs de la contre-révolution comme Joseph de Maistre [1753-1821] ou Louis de Bonald [1754-1840], et souvent mobilisé depuis pour disqualifier les politiques égalitaristes. Il fonctionne en deux temps. Son premier volet consiste à avancer que l’égalité est un danger social. Pour prendre des exemples récents, selon ce discours, accéder aux demandes de catégories qui souhaitent l’égalité des droits, comme les femmes, les personnes LGBTQ +, les personnes racisées, représente un danger pour les relations hommes-femmes, pour la famille, pour la civilisation européenne… Trop de démocratie, trop d’égalité, menacerait ce qui assure, d’après cette vision réactionnaire, le bon fonctionnement de la société, c’est-à-dire la tradition et les rapports d’autorité.
Cet argument est redoublé par un deuxième, celui qui nous intéresse ici. Il consiste à dire que le désir d’égalité est un désir de puissance et de domination qui ne dit pas son nom − et donc une passion moralement condamnable. Dans cette perspective, les revendications féministes, LGBTQ + et antiracistes visent en réalité à miner et à dominer les catégories de population qui se portent bien − les hommes, les hétérosexuels, les catholiques, les riches, les dirigeants politiques. De la même manière, la condamnation de grands acteurs politiques comme Marine Le Pen [dans l’affaire des assistants parlementaires] ou Nicolas Sarkozy [dans l’affaire du financement libyen] serait une forme de « revanche des juges », c’est-à-dire du « petit pouvoir » sur le « grand pouvoir » politique.
Pourtant, quand on dit « il n’y a pas de raison que l’autre ait plus que moi », exprime-t-on de l’envie ou une manière démocratique de concevoir sa propre dignité ? L’argument réactionnaire dira « c’est de l’envie ». Nous disons que, dans le contexte démocratique qui est le nôtre, c’est une demande d’égalité. Dans nos démocraties, qui font de l’égalité une valeur publique, la dignité passe par le sentiment qu’on est traité sur un pied d’égalité, et que personne ne peut prétendre, en raison de sa fortune ou de ses dons naturels, à une dignité supérieure qui rabaisserait inévitablement celle des autres. Seulement, cette revendication ne s’exprime pas toujours au nom d’une conscience morale universelle qui ferait de l’égalité une valeur fondamentale, mais parfois au nom de l’orgueil, de la dignité, de l’amour-propre.
Les sondages semblent montrer qu’une majorité de Français soutient la taxe Zucman, tout comme une majorité d’entre eux est satisfaite des condamnations et des peines infligées à Marine Le Pen et à Nicolas Sarkozy. Les citoyens ne semblent donc pas adhérer à cet argument réactionnaire. Mais ils ne réclament pas l’égalité pour autant…
Si l’on n’entend pas le désir d’égalité, c’est parce que, dans le monde contemporain, il s’exprime autrement. Il prend notamment la forme du ressentiment. Le philosophe Max Scheler [1874-1928], dans sa théorisation de cette passion, nous explique que celui-ci émerge dans la contradiction profonde entre un discours public (ce que l’on nous dit) et une réalité sociale (ce que l’on vit). Or, dans nos sociétés démocratiques, si l’égalité est promue par le discours public, dans les faits, les inégalités ne cessent de se creuser.
Cet écart conduit le désir d’égalité à prendre des formes un peu « sales », moins nobles, moins structurées idéologiquement qu’autrefois, mais bien vivaces. Les revendications des « gilets jaunes » (fin de la hausse des taxes sur le carburant, non-imposition à la source, création de parkings gratuits dans les centres-villes…) ont, par exemple, été jugées égoïstes parce qu’elles n’étaient pas directement appuyées sur des valeurs morales comme la justice ou l’égalité. Mais ces acteurs sociaux devraient-ils être des saints pour que leurs demandes soient légitimes ?
De la même manière, réclamer davantage de pouvoir d’achat est une manifestation d’un désir d’égalité. Nous vivons dans une société où la réussite, la dignité et l’intégration sociale passent désormais par des formes de consommation. Si la construction de la personnalité se fait dans l’acquisition, si la réussite se mesure par les biens que l’on possède (« Si, à 50 ans, on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a quand même raté sa vie », avait dit le publicitaire Jacques Séguéla pour défendre son ami Nicolas Sarkozy, en 2009), se trouver dans l’impossibilité d’acheter et de posséder est vécu comme une atteinte à la dignité.
##### Il faudrait donc prendre le soutien à la taxe Zucman et à la condamnation de grandes figures politiques comme de nouveaux signes, discrets mais clairs, d’une passion pour l’égalité ?
Oui ! Il y a une forte demande sociale en ce sens. Certains privilèges − fiscaux pour les ultrariches, judiciaires pour les responsables politiques − ne paraissent plus tolérables. L’opinion publique voit là quelque chose d’exorbitant, de monstrueux, qui heurte son sens de la justice. Le superprofit peut vous donner une vie magnifique, le pouvoir politique peut vous donner de la puissance, mais ils ne peuvent pas vous dispenser des devoirs communs. La taxe Zucman ou les condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy sont certes symboliques, mais les démocraties sont faites de ces symboles.
Il faut entendre ces gestes comme un rappel, une façon de dire à ceux qui veulent échapper au régime commun qu’ils en font toujours partie, qu’ils doivent contribuer et se plier aux lois au même titre que les autres. Déroger au régime commun, c’est s’exclure de la communauté − si vous ne contribuez pas, pourquoi auriez-vous le droit de participer à la décision commune ? Ce rappel est, au fond, une bonne nouvelle pour les concernés, s’ils pouvaient l’entendre ainsi, une manière de leur dire qu’ils ont quelque chose comme une patrie.
##### L’égalité est-elle indispensable à la démocratie ?
Tout dépend de la définition que l’on donne de la démocratie. Certaines sont extrêmement minimales, comme celle du politiste américain Joseph Schumpeter [1883-1950], qui envisage la démocratie comme une simple procédure de sélection des gouvernants. Selon cette conception, la démocratie n’est que la somme d’intérêts particuliers différents, entre lesquels on arbitre à chaque élection. La démocratie est donc réduite à une procédure, extraordinairement pratique, qui permet de remplacer les élites gouvernantes sans passer par une coûteuse et violente révolution.
Ce minimalisme n’est pas satisfaisant, parce qu’il est bien trop réducteur. Le projet démocratique réside dans la volonté des citoyens de prendre en charge eux-mêmes les affaires communes. Il faut alors distinguer trois points : le principe de la démocratie, qui est intangible ; les formes dans lesquelles ce principe peut s’incarner et qui varient en fonction des contextes historiques, géographiques, démographiques, politiques, etc. ; et les valeurs qui les habitent. Dans les sociétés libérales, l’accent sera mis sur la liberté comme valeur centrale, tandis que, dans des sociétés plus républicaines, l’égalité et la liberté sont vues comme indissociables, car on y considère que les inégalités économiques produisent des inégalités politiques.
Il faut donc se réjouir de voir des passions démocratiques émerger et s’exprimer, même sous la forme de révoltes ou de passions négatives. Cela signifie que les citoyens continuent à croire au projet démocratique au sens plein et à ses valeurs, qu’ils y sont attachés et qu’ils souhaitent les défendre.
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