
Estelle Ferrarese, filosofa: “Emmanuel Macron tratta l’esercizio del potere politico come la soluzione di un puzzle”
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di PasSiAmusant
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**Estelle Ferrarese, philosophe : « Emmanuel Macron traite l’exercice du pouvoir politique comme la résolution d’un casse-tête »**
*Par Estelle Ferrarese (Philosophe)*
Le tragique de la situation politique actuelle ne se situe ni dans le cynisme dont font preuve ministrables et non-ministrables, ni dans les ambitions personnelles déraisonnablement évidentes. Il n’est pas davantage perceptible dans les querelles dignes d’une cour de récréation qui visent à identifier le vrai responsable, ou dans la médiocrité du personnel politique. La démocratie n’est pas, ou ne devrait pas, être affaire d’individus exceptionnels. Le problème est que la situation politique consomme une double crise : celle de la critique et celle de la rationalité, qui marque le naufrage de la modernité.
Il y a soixante ans, le philosophe allemand Jürgen Habermas définissait l’espace public comme un lieu de critique et de confrontation des arguments au sein d’une communauté politique rêvé par les Lumières. S’il établissait l’archéologie de cette idée au XVIIIe siècle, c’était pour montrer qu’elle avait immédiatement été pervertie par la logique de la concurrence d’intérêts, que la critique avait laissé la place à la réception passive de slogans et de messages publicitaires, tandis qu’au sein des institutions politiques, les marchandages se substituaient à la discussion. Reste qu’il identifiait ce que l’on pourrait nommer un « spectre », qui a continué de hanter les démocraties libérales jusqu’à récemment, et qui recueillait une partie des promesses – jamais remplies, mais promesses tout de même – d’émancipation individuelle et collective de la modernité.
Repartons d’un constat souvent établi dans les pages de ce journal : depuis une dizaine d’années, une frange importante des citoyens de la France – et de beaucoup d’autres pays – a cessé de considérer que la vérité et la justice s’imposent à nous parce qu’elles émergent d’un jeu rationnel d’arguments. Au mieux, ces valeurs sont rabattues sur le « ressenti » personnel. Au pire, elles sont tout bonnement refusées comme principes, balayées par un « je n’en ai cure ». Cette posture qui se généralise suscite chez certains citoyens un mépris de classe et de sentiment de supériorité morale, qui tient lieu d’opinion politique.
**Entité close sur elle-même**
Emmanuel Macron participe à cette exécution d’une manière qui lui est propre. Le chef de l’Etat traite l’exercice du pouvoir politique comme une expérience de pensée, ou la résolution d’un casse-tête de type Rubik’s Cube avec lequel il s’est peut-être amusé enfant. La politique ne serait pas affaire de distribution collective des richesses, des droits, des activités et des responsabilités en vertu de principes sur lesquels il y a nécessairement conflit, mais exercice solitaire d’un esprit plus ou moins logique jouant avec des contraintes. Tout problème politique aurait une clé, et il finira bien par la trouver, quel que soit le nombre de tentatives nécessaires.
Les termes de ce qui tient lieu de politique, entité aussi close sur elle-même que le Rubik’s Cube, seraient tous entièrement donnés. C’est à l’intérieur de cette Assemblée nationale-ci, au sein de ce groupe d’hommes-ci – et non de femmes, puisque sept des huit premiers ministres à avoir été nommés sont des hommes – de manière à régler ce point-ci – l’adoption du budget – que se trouvent les coordonnées du pensable et du souhaitable. Toute idéologie est devenue inutile, les choix s’imposent par leur seule inéluctabilité.
En d’autres termes, le chef de l’Etat et, avec lui, une grande part des responsables politiques – l’autre lui répondant par des vociférations mécaniques – font de l’exercice du pouvoir une simple question technique, laissant de côté toute interrogation sur les fins et les valeurs des décisions, ainsi que sur la légitimité des institutions politiques au sein desquelles elles sont prises. Il est remarquable qu’au cours de ses dernières tentatives frénétiques de constituer un gouvernement, Emmanuel Macron ait nommé un premier ministre avant même que les partis politiques supposés faire coalition se soient mis d’accord sur des idées ou des programmes. Ces derniers sont relégués au rang de questions secondaires déléguées à un subordonné. En clair, la rationalité est réduite à celle de l’industrie et du management, qui évalue la vérité d’un énoncé au succès de ses résultats.
**Basculement dans la brutalité**
Il ne s’agit pas ici de soutenir que la raison n’est que force d’émancipation – les prédécesseurs de Habermas que sont Theodor W. Adorno _[1903-1969]_ et Max Horkheimer _[1895-1973]_en ont montré la mécanique oppressive, la force de réification, le lien intrinsèque avec la domination de la nature. Pour eux, elle est aussi porteuse d’émancipation que de son contraire – d’où le titre de leur ouvrage de 1944, _La Dialectique de la raison_(Gallimard, 1974). Mais ils assortissaient leur interprétation de l’avertissement suivant : l’abandon de cette logique, pour ambiguë qu’elle soit, coïncide avec le basculement dans la brutalité.
Et, de fait, la brutalité de style et de fond est ce qui lie entre elles les différentes tendances contemporaines qui s’accumulent pour dissoudre la critique comme la rationalité : refus butés de donner raison et de donner ses raisons ; rires « fascistoïdes » de ceux qui s’estiment supérieurs à ces vagues d’irrationalité ; forme brutale et virile des discours, voire des corps, se répandant sur l’échiquier politique, surdité péremptoire aux mouvements sociaux, violence croissante de la police, brusquerie de la décision « technique »… Ce qui se dissipe sous nos yeux aujourd’hui, c’est l’aspiration à une société où il est possible de survivre au désaccord.
_Estelle Ferrarese,_ professeure de philosophie morale et politique à l’université de Picardie Jules-Verne, membre de l’Institut universitaire de France, a publié, notamment, _La Fragilité du souci des autres. Adorno et le care_ (ENS Editions, 2018), _Marché de la vertu. Critique de la consommation éthique_ (Vrin, 2023) et _Une philosophie des sanglots_ (Rivages, 288 pages, 19 euros).