Article très intéressant et abondamment documenté du toujours passionnant Thibault Prévost, sur le phénomènes des “meme shooter” auquel on peut rattacher le tueur de Charlie Kirk.
Arrêt sur Images étant un média particulièrement fragile, je ne mets que des extraits de son long texte (les abonnés à la BNF peuvent néanmoins avoir accès au site et à l’article complet).
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> (…) Sur le campus de l’université de l’Utah, la police retrouve l’arme du crime et quatre douilles, toutes gravées de phrases à peu près incompréhensibles au commun des mortels : “Notices bulge, OwO. What’s this?” , “Hey fascist! Catch! ↑→↓↓↓ ” , “If you read this, you are GAY lmao” , et le plus familier, “O Bella ciao, Bella ciao, Bella ciao, Ciao, Ciao !”. Commence alors le jeu préféré des Internets : la grande exégèse collective, qui fournira en quelques heures la matière première des articles de décryptage écrits par des journalistes en plein choc culturel.
> Ces “formules cryptiques” (TF1), ces “messages étranges” (20 Minutes), ces “inscriptions énigmatiques” (Ouest-France) sont disséqués, analysés, décortiqués, avec un mélange de perplexité et de stupéfaction. Rapidement, la presse états-unienne (conservatrice comme libérale), notre bonne vieille presse Bolloré et même l’AFP parviennent à un consensus : Tyler Robinson, “radicalisé politiquement”, a laissé des messages “antifascistes” (qui, selon Fox News, “éclairent les motivations de l’auteur”), et son acte devient indéniablement un “attentat d’extrême-gauche”. Trump et son administration, qui décrivent Robinson comme un “gauchiste radical”, approuvent. Le Wall Street Journal plonge tête la première et affirme, sans preuve, que Robinson adhère à “une idéologie transgenre et antifasciste”, avant de se rétracter face aux faits. (…)
> Un nouvel archétype de type de terroriste a émergé en Occident, avec son mode opératoire distinct. À l’intersection de la culture web de niche, de l’univers du jeu vidéo et des logiques de viralité des réseaux sociaux, il transforme la tuerie de masse en un objet multimédia (livestream, manifeste textuel ou vidéo, mèmes) aussi cathartique que performatif, construit et chorégraphié à partir des mécaniques des jeux vidéo – une véritable ludification (gamification) de l’acte terroriste. (…)
> Mais contrairement à Tarrant, un extrémiste à l’idéologie structurée, qui considérait la mémétique au prisme de la propagande politique et enjoignait dans son manifeste à “faire des mèmes, poster des mèmes, diffuser des mèmes”, car “les mèmes ont plus fait pour le mouvement ethno-nationaliste que tous les manifestes”, les troll shooters contemporains ne sont pas tant des militants que des influenceurs en plein hors-piste politique, qui réduisent l’horreur à une simple esthétique au service de la réputation et du spectaculaire. (…)
> Jeune, le plus souvent seul, extrêmement connecté et en pleine confusion idéologique, le meme shooter contemporain masque une motivation nihiliste en piochant et assemblant des éléments dans un catalogue d’idéologies radicales – quitte à se réclamer parfois simultanément du néonazisme, de l’antifascisme, du nationalisme chrétien et du djihadisme, pourvu que ce soit violent. (…)
> L’irruption du shitpost en prime time sur la bonne vieille téloche, l’absurde d’un journaliste de plateau lisant des mèmes en direct sans en comprendre la fonction : tel est l’objectif de ces soldats du chaos épistémique. Leurs tueries sont scénarisées pour un public extrêmement précis : leur communauté, celle des prochains copycats. Robin Westman, née Robert, autrice de la tuerie de Minneapolis le 27 août dernier, avait par exemple inscrit les noms de 13 autres tueurs de masse sur ses armes, manière de s’inscrire dans une lignée tout en rendant “hommage” à ses prédécesseurs. Sur ses douilles étaient inscrits un “Lenny face”( ͡° ͜ʖ ͡°) et le mot “skibidi”, objet culturel massif de la Gen Z. On trouvait enfin une référence particulièrement niche et meta –Loss.jpg, pour celleux qui savent –, qui fonctionne comme un signe d’appartenance à une communauté de shitposters. (…)
> Au fil des années, une véritable *aesthetic* de la violence s’est installée, niche, argotique, imperméable au grand public. En 2025, dans certaines sphères numériques étanches au regard journalistique généraliste, la tuerie de masse est un contenu parmi d’autres, une monnaie d’échange de la réputation en ligne. L’année précédente, l’anthropologue des communautés en ligne Katherine Dee réalisait sur Tablet que les admirateurs de tueurs de masse forment un fandom, une sous-culture parmi d’autres, qui fonctionnent exactement de la même manière que le fandom d’Harry Potter ou de Star Wars. Dans ces autels, un massacre s’évalue comme un produit culturel et un terroriste est un influenceur comme un autre, avec qui d’aucuns créent des relations parasociales. Un mouvement, le True Crime Community (TCC), qui compterait plus de 70 000 membres et est classé comme organisation terroriste en Russie, voue un véritable culte à “Eric” (Harris) et “Dylan” (Klebold), les meurtriers de Columbine en 1999, événement matriciel de “l’extrémisme nihiliste violent” (nihilist violent extremism, NVE) devenu, au fil des distorsions collectives, un véritable mythe, fait de revanche sociale et de violences scolaires, pour des légions de “Columbiners”. (…)
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Article très intéressant et abondamment documenté du toujours passionnant Thibault Prévost, sur le phénomènes des “meme shooter” auquel on peut rattacher le tueur de Charlie Kirk.
Arrêt sur Images étant un média particulièrement fragile, je ne mets que des extraits de son long texte (les abonnés à la BNF peuvent néanmoins avoir accès au site et à l’article complet).
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> (…) Sur le campus de l’université de l’Utah, la police retrouve l’arme du crime et quatre douilles, toutes gravées de phrases à peu près incompréhensibles au commun des mortels : “Notices bulge, OwO. What’s this?” , “Hey fascist! Catch! ↑→↓↓↓ ” , “If you read this, you are GAY lmao” , et le plus familier, “O Bella ciao, Bella ciao, Bella ciao, Ciao, Ciao !”. Commence alors le jeu préféré des Internets : la grande exégèse collective, qui fournira en quelques heures la matière première des articles de décryptage écrits par des journalistes en plein choc culturel.
> Ces “formules cryptiques” (TF1), ces “messages étranges” (20 Minutes), ces “inscriptions énigmatiques” (Ouest-France) sont disséqués, analysés, décortiqués, avec un mélange de perplexité et de stupéfaction. Rapidement, la presse états-unienne (conservatrice comme libérale), notre bonne vieille presse Bolloré et même l’AFP parviennent à un consensus : Tyler Robinson, “radicalisé politiquement”, a laissé des messages “antifascistes” (qui, selon Fox News, “éclairent les motivations de l’auteur”), et son acte devient indéniablement un “attentat d’extrême-gauche”. Trump et son administration, qui décrivent Robinson comme un “gauchiste radical”, approuvent. Le Wall Street Journal plonge tête la première et affirme, sans preuve, que Robinson adhère à “une idéologie transgenre et antifasciste”, avant de se rétracter face aux faits. (…)
> Un nouvel archétype de type de terroriste a émergé en Occident, avec son mode opératoire distinct. À l’intersection de la culture web de niche, de l’univers du jeu vidéo et des logiques de viralité des réseaux sociaux, il transforme la tuerie de masse en un objet multimédia (livestream, manifeste textuel ou vidéo, mèmes) aussi cathartique que performatif, construit et chorégraphié à partir des mécaniques des jeux vidéo – une véritable ludification (gamification) de l’acte terroriste. (…)
> Mais contrairement à Tarrant, un extrémiste à l’idéologie structurée, qui considérait la mémétique au prisme de la propagande politique et enjoignait dans son manifeste à “faire des mèmes, poster des mèmes, diffuser des mèmes”, car “les mèmes ont plus fait pour le mouvement ethno-nationaliste que tous les manifestes”, les troll shooters contemporains ne sont pas tant des militants que des influenceurs en plein hors-piste politique, qui réduisent l’horreur à une simple esthétique au service de la réputation et du spectaculaire. (…)
> Jeune, le plus souvent seul, extrêmement connecté et en pleine confusion idéologique, le meme shooter contemporain masque une motivation nihiliste en piochant et assemblant des éléments dans un catalogue d’idéologies radicales – quitte à se réclamer parfois simultanément du néonazisme, de l’antifascisme, du nationalisme chrétien et du djihadisme, pourvu que ce soit violent. (…)
> L’irruption du shitpost en prime time sur la bonne vieille téloche, l’absurde d’un journaliste de plateau lisant des mèmes en direct sans en comprendre la fonction : tel est l’objectif de ces soldats du chaos épistémique. Leurs tueries sont scénarisées pour un public extrêmement précis : leur communauté, celle des prochains copycats. Robin Westman, née Robert, autrice de la tuerie de Minneapolis le 27 août dernier, avait par exemple inscrit les noms de 13 autres tueurs de masse sur ses armes, manière de s’inscrire dans une lignée tout en rendant “hommage” à ses prédécesseurs. Sur ses douilles étaient inscrits un “Lenny face”( ͡° ͜ʖ ͡°) et le mot “skibidi”, objet culturel massif de la Gen Z. On trouvait enfin une référence particulièrement niche et meta –Loss.jpg, pour celleux qui savent –, qui fonctionne comme un signe d’appartenance à une communauté de shitposters. (…)
> Au fil des années, une véritable *aesthetic* de la violence s’est installée, niche, argotique, imperméable au grand public. En 2025, dans certaines sphères numériques étanches au regard journalistique généraliste, la tuerie de masse est un contenu parmi d’autres, une monnaie d’échange de la réputation en ligne. L’année précédente, l’anthropologue des communautés en ligne Katherine Dee réalisait sur Tablet que les admirateurs de tueurs de masse forment un fandom, une sous-culture parmi d’autres, qui fonctionnent exactement de la même manière que le fandom d’Harry Potter ou de Star Wars. Dans ces autels, un massacre s’évalue comme un produit culturel et un terroriste est un influenceur comme un autre, avec qui d’aucuns créent des relations parasociales. Un mouvement, le True Crime Community (TCC), qui compterait plus de 70 000 membres et est classé comme organisation terroriste en Russie, voue un véritable culte à “Eric” (Harris) et “Dylan” (Klebold), les meurtriers de Columbine en 1999, événement matriciel de “l’extrémisme nihiliste violent” (nihilist violent extremism, NVE) devenu, au fil des distorsions collectives, un véritable mythe, fait de revanche sociale et de violences scolaires, pour des légions de “Columbiners”. (…)