
“Hanno detto: ‘Entrate uno per uno, uccideremo tutti’”: il genocidio degli yazidi raccontato da uno dei suoi sopravvissuti
https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/20/ils-ont-dit-mettez-vous-un-par-un-on-va-tuer-tout-le-monde-le-genocide-des-yezidis-raconte-par-un-de-ses-survivants_6681764_3210.html
di Delicious-Owl
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**Réfugié en France, Samih Taha est l’un des rares rescapés du massacre de son village, dans le nord de l’Irak, perpétré par l’organisation Etat islamique, le 15 août 2014. Alors âgé de 17 ans, il s’est ensuite endetté pour acheter sa mère et ses sœurs réduites en esclavage sexuel. Il raconte au « Monde » son histoire et la tragédie de sa famille.**
Le 15 août 2014, entre midi et 15 heures, la quasi-totalité des hommes et des garçons pubères de Kocho, un village yézidi posé sur une plaine poussiéreuse au pied des monts Sinjar, en Irak, berceau historique de cette communauté ancestrale, ont été exécutés par des hommes en armes venus des villages arabes voisins qui portaient le drapeau noir de l’organisation Etat islamique (EI). Dans les heures qui ont suivi, l’ensemble des femmes, des jeunes filles et des enfants ont été emmenés dans des camions, puis triés en fonction de leur âge pour être réduits en esclavage.
En quelques heures, la vie avait déserté ce village de 1 200 habitants. Plus du tiers de sa population – 422 hommes et adolescents et 86 femmes âgées – a été assassiné ; les femmes et les filles considérées comme anatomiquement matures ont été vendues, dès l’âge de 9 ans, comme esclaves sexuelles, tandis que les garçons étaient convertis à l’islam et enrôlés de force. Le massacre de Kocho, le plus meurtrier de tous ceux perpétrés par l’EI dans 81 villages des monts Sinjar en ce mois d’août 2014, inaugurait le 74e firman (génocide) des yézidis, selon le macabre décompte transmis de génération en génération par ce peuple persécuté depuis des siècles.
Samih Taha est l’un des survivants de cette tuerie de masse, point de départ du vaste plan d’extermination de cette minorité religieuse orchestré par la hiérarchie de l’EI. Il fait partie des 19 hommes de Kocho à avoir réussi à s’enfuir. Il avait 17 ans. Il a vu le canon du fusil M16 se lever pour l’exécuter, tandis qu’il était aligné avec une trentaine de villageois, puis, en se retournant, les cadavres entassés dans une fosse commune derrière lui, et il a couru.
Ce sourire invincible, il l’affichait déjà la première fois que nous l’avions croisé. C’était à la cour d’assises de Paris, le 19 mars, lorsqu’il avait déposé au procès du djihadiste français Sabri Essid, condamné à la perpétuité pour sa participation au génocide des yézidis, première audience du genre à s’être tenue en France. « Après le procès, je me suis dit que j’avais survécu pour un jour comme ça, pour témoigner. » Il se sent depuis investi d’une mission, celle de « garder une trace », d’empêcher l’effacement de la mémoire de son peuple orchestré par les génocidaires, de porter la voix de cette culture orale vieille de plusieurs milliers d’années pour laquelle le silence serait une seconde mort. « On n’a pas de livres. Nos livres sont ici », dit-il en montrant sa poitrine. Samih n’a pas survécu pour lui-même, il a reçu la charge de transformer l’agonie de son peuple en récit.
Derrière son sourire, ce jeune homme porte un monde disparu, une cohorte de fantômes, un cri ininterrompu. Son père a été assassiné, ce 15 août 2014, ainsi que la moitié de sa famille. Sa mère a été enlevée alors qu’elle était enceinte de quatre mois et retenue en captivité avec ses deux filles, âgées de 10 ans et de 4 ans. Dans le camp de réfugiés où il a vécu après sa fuite, Samih s’est lourdement endetté pour racheter à ses bourreaux sa sœur de 10 ans, qui avait été violée pendant un an par un djihadiste saoudien, puis sa mère, achetée et violée par 18 propriétaires différents durant deux ans, ainsi que sa plus jeune sœur et son petit frère, né en captivité.
Douze années ont passé quand il nous reçoit, en ce lundi ensoleillé d’avril, dans son appartement de Tergnier (Aisne), où il a refait sa vie avec sa femme et leur fille de 3 ans, qui joue avec de la pâte à modeler vêtue de son pyjama rose. Sur son biceps droit, il s’est tatoué le nom de Kocho à l’aiguille. Durant la journée que nous avons passée à écouter son récit de l’éradication de sa famille, de son village et de son peuple, cet étudiant infirmier de 29 ans ne s’est presque jamais départi d’un sourire lumineux. « J’ai toujours été comme ça, nous explique-t-il en français. Mais, à l’intérieur, c’est tout cramé, c’est un morceau de charbon. »
Samih n’est pas un simple survivant. Il est aussi le sauveur des femmes de sa famille, une archive vivante des dimensions multiples de ce génocide si particulier, fondé sur la séparation des familles dans le but d’éteindre la lignée yézidie, l’exécution ou la conversion forcée à l’islam des hommes et des garçons, le viol des femmes et des filles, réduites à l’état de marchandises que l’on négocie sur les marchés aux esclaves.
**« C’étaient nos voisins »**
Ce 15 août, en fin de matinée, Samih était monté sur le toit de sa maison quand il a aperçu dans la plaine aride plusieurs dizaines de véhicules portant le drapeau de l’EI se diriger vers son village sous un soleil blanc. « C’étaient des voitures avec des drapeaux noirs, mais c’étaient nos voisins », précise-t-il. Les djihadistes occupaient déjà Kocho depuis plusieurs jours. Ils y étaient entrés dès le 3 août, comme dans la plupart des villages yézidis de la région. Depuis ce jour, ils tiraient régulièrement en l’air pour marquer leur présence, et les habitants de Kocho se terraient chez eux, terrorisés, en pensant qu’ils seraient tout de même autorisés à prendre la route de l’exode.
Des massacres avaient déjà eu lieu dans les autres villages des monts Sinjar, une immense ride de calcaire de 1 500 mètres d’altitude qui a offert par le passé une protection naturelle à cette minorité contre les incursions ottomanes, et où vivait alors la moitié de sa population, estimée à 1 million d’individus. Au moins 10 000 personnes, soit 2,5 % des yézidis de la région, ont été tuées ou enlevées dans les jours qui ont suivi les attaques du 3 août, selon une étude démographique conduite à la fin de l’année 2015 dans des camps de réfugiés. En 2018, un rapport des Nations unies a établi l’existence de 95 charniers éparpillés autour de la montagne, tandis que plusieurs centaines de milliers de survivants ont dû fuir vers le Kurdistan irakien.
Mais Kocho se situe à l’écart des autres villages yézidis, dans le piémont, tout près de la frontière invisible avec les villages arabes de la plaine. Quand le convoi armé du 15 août est arrivé, ses habitants savaient que l’EI avait mené une vaste offensive meurtrière dans la région, mais ils ignoraient le caractère systématique des tueries qui avaient eu lieu dans la montagne douze jours plus tôt. Ces villageois qui n’ont « jamais tué un être humain », précise-t-il, avaient donc posé des draps blancs devant leur maison, comme le leur avait demandé « Abou Hamza », l’émir irakien qui conduisait cette opération de nettoyage ethnique. « Il a dit : “On va tous devenir une même famille”, se souvient Samih. Ça voulait dire musulmans. »
Ce 15 août, à 6 heures du matin, les djihadistes avaient aussi fait entrer une tractopelle dans le village. Mais comment imaginer qu’elle était destinée à creuser les 17 charniers qui ont été découverts autour de Kocho ? Comment imaginer que leurs voisins arabes, eux qui venaient assister à chaque cérémonie de mariage et à tous les enterrements de Kocho depuis des décennies, débarqueraient un jour armés de kalachnikovs et de M16 pour les exterminer ? « On jouait même au foot avec eux après l’école », poursuit Samih, le regard perdu.
**« Adorateurs du diable »**
Le génocide d’un peuple ne démarre pas par des tueries, il débute par des mots qui empoisonnent l’esprit. Dès 2011, la propagande de l’EI avait commencé à décrire les yézidis comme des « adorateurs du diable » et des « ennemis d’Allah ». Et, en août 2014, le groupe terroriste avait émis une fatwa (avis religieux) statuant que cette « secte idolâtre » de polythéistes ne pouvait bénéficier de la dhimma, une protection assortie d’un statut inférieur accordée aux religions abrahamiques en échange du paiement d’une taxe, que ses hommes pouvaient donc être éliminés et ses femmes réduites en esclavage.
Si cette propagande est parvenue à gangrener les villages arabes de la région de Sinjar, avec qui les yézidis entretenaient depuis des générations des relations de bon voisinage et parfois d’amitié, c’est parce qu’elle se nourrissait de préjugés ancrés dans les siècles. Ce peuple, dont les croyances sont enracinées dans le zoroastrisme, une religion à laquelle Zarathoustra a donné naissance, et l’une des plus anciennes du monde, le christianisme et l’islam, vénère un ange déchu, l’ange-paon, et le serpent qui aurait aidé l’humanité à survivre au Déluge, ce qui leur a valu la réputation, fausse, d’être des « adorateurs du diable » et d’être persécutés en Irak depuis au moins le XIVe siècle.
Quand le convoi armé est arrivé à Kocho, peu avant midi, sous le ciel cuivré du mois d’août, les villageois n’ont pas tout de suite compris que l’humanité s’était éteinte chez leurs voisins de toujours. Les djihadistes les ont d’abord rassemblés dans l’école du village. Les femmes, les filles et les plus jeunes enfants à l’étage ; les hommes et les garçons pubères au rez-de-chaussée. Un quart des habitants de Kocho étaient des enfants de moins de 10 ans. « Ils levaient les bras des garçons pour voir s’ils avaient des poils. » Les hommes qui acceptaient de changer de religion pouvaient sortir de l’école pour être enrôlés de force. Personne n’est sorti.
Les djihadistes ont ensuite fait monter une soixantaine d’hommes et de garçons à bord de deux camionnettes, « entassés comme des animaux dans une cage ». Quand les deux véhicules sont revenus, vides, Samih s’est avancé vers la porte pour voir ce qu’il se passait, mais aussi parce qu’il cherchait sa mère. Un homme l’a attrapé par le bras et l’a fait monter dans une camionnette avec une trentaine de prisonniers. « J’avais une bouteille d’eau, il m’a dit de la laisser. Il m’a dit que là où j’allais, il y avait beaucoup d’eau. »
Il y a un mois, le Monde avait aussi [fait un article ](https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/03/17/jeune-esclave-de-10-ans-vierge-au-proces-du-genocide-des-yezidis-plongee-dans-les-tenebres-de-l-etat-islamique_6671762_3224.html)sur l’un des procès concernant ce génocide où ça parle meurtres, esclavage, viols…
La folie humaine est un puit sans fond.
Quelle horreur. Je ne sais pas comment on peut se reconstruire après avoir vécu autant d’actes indicibles.
Et à titre perso en tant que musulman j’ai honte d’être associé à des monstres pareils. Des nazis à la sauce islamique disons le clairement.
Il n’y a pas de châtiments assez sévères pour ces criminels et bien peu de réconfort pour les victimes encore là pour voir ces condamnations au regard du préjudice qu’elles ont subis.
La partie portant sur la participation des “voisins” esy glaçant de ressemblance avec l’holocauste et le génocide rwandais. Lors d’une exposition où une jeune femme revenait dans son village où sa mère avait été abattu pour qu’elle puisse s’enfuir, la jeune femme cherchait sa tombe et, bizarrement, personne au village n’avait eu vent de ces actes, nie même le voisin de palier qui d’après elle avait été témoin du massacre.
Et finalement, on est pas mieux loti ici quand il a fallu dénoncer des juifs pour récupérer leurs logements et leurs affaires..
Restez vigilants au climat politique, aux choix des mots des beaux parleurs, à leurs actes, c’est la seule véritable boussole pour prévenir ce genre de merde..
> Et, en août 2014, le groupe terroriste avait émis une fatwa (avis religieux) statuant que cette « secte idolâtre » de polythéistes ne pouvait bénéficier de la dhimma, une protection assortie d’un statut inférieur accordée aux religions abrahamiques en échange du paiement d’une taxe, que ses hommes pouvaient donc être éliminés et ses femmes réduites en esclavage.
Pour ceux qui se demandent, les yézidis sont considérés comme polythéistes parce que leur religion, même si elle est monothéiste, n’est pas abrahamique. Leur Dieu créateur est un démiurge retiré du monde dont l’agent principal sur Terre est Melek Tawus, l’Ange-Paon.
Bizarrement, certaines de leurs figures religieuses principales sont des musulmans : Leur Sainte Trinité contient Melek Tawus, Sheikh Abi ibn Musafir (un sheikh sunnite considéré comme un avatar de Melek Tawus par les yazidis) et Sultan Ezid, qui a donné son nom à la religion et qui serait peut-être le calife omeyyade Yazid I.
Moins drôle, les yézidis considèrent qu’il faut être né de deux parents yézidis. Donc suite à la chute de Daesh en 2019, quand il a fallu rapatrier les esclaves sexuelles yézidies des jihadistes, le Conseil spirituel yézide a décidé de rejeter les enfants nés de ces viols. Comme ils sont de géniteurs musulmans, ils ne sont pas acceptés par la communauté et leurs mères sont sommées de les abandonner si elles veulent être acceptées par leurs familles.